Christopher Berry, Hume, Hegel and Human Nature

Sorti en 1982, le livre Hume, Hegel and Human Nature se distingue par son caractère thématique et transversal. En effet, il ne parle pas seulement de Hume, ni d’ailleurs que de Hegel, mais des deux philosophes et de leur conception respective de la nature humaine. Le lien peut sembler surprenant : entre les dangereuses remises en questions de l’empirisme sceptique (humien) et de dogmatisme assumé de l’idéalisme absolu (hégélien), on a l’impression de se trouver face à deux opposés radicaux. Pourtant, les liens entre Hume et Hegel ne sont pas seulement d’opposition et se trouvent être beaucoup plus ténus qu’il n’y paraît.

En effet, comme le remarquera plus tard Claudia Schmidt (entre autres), Hume et Hegel font partie des rares philosophes à s’être intéressés à l’histoire – un domaine longtemps laissé aux chroniqueurs, puis aux historiens, avec parfois un certain dédain. Comparer ces deux philosophes, relever leurs points communs et leurs différences, devient dès lors un exercice intéressant. Et cela, d’autant plus que la comparaison permet à C. Berry de peindre le milieu intellectuel dans lequel chaque philosophe a vécu. Un siècle sépare l’Écossais de l’Allemand, un siècle au cours duquel on passe du rationalisme triomphant des Lumières au Sturm und Drang des romantiques proclamant la supériorité de la passion sur la raison.

Sans être romantique (il s’en défend même énergiquement), Hegel développe néanmoins plusieurs idées compatibles avec celles que l’on peut trouver parmi les écrivains ou artistes romantiques : par exemple celle que c’est la passion, et non la raison, qui pousse l’individu à se réaliser, que sans la volonté la raison reste lettre morte et qu’elle ne sort jamais de son statut d’abstraction pour exister dans le monde réel des phénomènes.

Comme on le voit ici, la définition que Hegel accorde au concept de raison n’est pas la même que celle de Hume. Si, chez ce dernier, la raison est essentiellement un outil que les passions peuvent utiliser pour atteindre leurs buts, ce n’est pas le cas chez Hegel où elle est contenu de l’Esprit universel et ne demande qu’à se réaliser dans l’histoire. Et pourtant : chez l’un et l’autre, la volonté possède un rôle moteur, Hegel allant jusqu’à la qualifier d’essence de l’activité de l’homme et à définir l’activité comme l’essence de l’affirmation concrète des hommes et des peuples…

De la comparaison entre le fond intellectuel dominant aux époques respectives de Hume et de Hegel à la comparaison entre les pensées des deux philosophes eux-mêmes, Berry examine également le concept de nature chez chacun d’entre eux. D’une nature humaine invariante chez Hume, nature anhistorique (car jamais variée) bien que connaissable uniquement au fil de l’histoire, à une essence conceptuelle qui ne peut exister réellement qu’en s’accomplissant par des existences historiques particulières, nous nous trouvons à la croisée des chemins et des concepts.

Seul bémol du livre : bien que la comparaison entre les deux philosophes soit à la fois générale et détaillée, il est souvent difficile de comprendre pourquoi l’auteur s’y est prêté et pourquoi il a choisi particulièrement Hume et Hegel plutôt que deux autres philosophes. Tout juste lit-on, en introduction, que « l’influence centrale d’une théorie de la nature humaine sur la pensée sociale, politique, esthétique, éthique ou encore religieuse, peut nous révéler beaucoup sur ces deux époques » (le XVIIIème siècle des Lumières et le XIXème siècle du Sturm und Drang). Fort bien, mais le livre prend-il appui sur ces deux philosophes comme sur deux piliers de leurs époques respectives pour décrire les époques en question, ou choisit-il Hume et Hegel pour le caractère essentiel de leur pensée propre ? Autrement dit, l’auteur souhaite-t-il parler de deux époques de la pensée en général ou de Hume et Hegel en particulier ? On peine à comprendre quelle a été l’intention profonde de Berry. Toutefois, nous pouvons faire remarquer le caractère synthétique très utile de son étude – notamment au niveau des comparaisons entre les philosophies politiques et les perspectives des deux penseurs – et le simple fait qu’il ait pensé à faire le lien entre deux philosophes entre lesquels l’articulation, qui est plus qu’une simple passion commune pour l’histoire, est souvent sous-estimée.

Sommaire :

Part I. The Intellectual Backcloth

Introduction

1. The Enlightenment: a Situation
2. Human Nature in Context: Herder’s Contribution
3. The Kantian Revolution

Part II. Human Nature and Society in Hume

Introduction

4. The Constitution of Human Nature
5. Social Cohesiveness
6. Social Diversity
7. Habit Human Nature and Society

Part III. Human Nature and Society in Hegel

Introduction

8. The Characterisation of Human Nature
9. Man in Völker and States
10. Social Diversity and the Meaning of History
11. Self and Society

Une critique du livre (en anglais) est disponible ici.

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