Claude Gautier, Hume et les savoirs de l’histoire

L’une des particularités du texte humien en politique tient dans la rencontre de deux plans discursifs reliés mais distincts : une philosophie politique définie comme science des généralités, une histoire entendue comme narration d’événements dont le théâtre est la société civile moderne anglaise.
Il s’agira de décrire comment l’histoire et la philosophie se nouent en des exigences réciproques et entrent dans la composition d’un nouveau dispositif critique. Il importera de comprendre, pour cela, que la question des savoirs historiques est impliquée bien plus en profondeur dans l’anthropologie et l’épistémologie humiennes de la croyance. C’est alors qu’il sera possible de montrer que de tels savoirs historiques revêtent une dimension pratique décisive en raison de leur contribution au travail sceptique d’une critique rigoureuse des autorités dans le domaine des croyances politiques communes et des superstitions religieuses.

(quatrième de couverture)

Élève de D. Deleule, Claude Gautier est l’auteur du livre Hume et les savoirs de l’histoire sorti en 2005 chez Vrin (coll. Contextes). Il pose la question de la pensée de l’histoire chez Hume – un axe d’étude récurrent ces derniers temps – et tente de voir quelles réponses celui-ci apporte aux problèmes posés par l’histoire. Que la science de l’homme ait besoin de l’histoire comme source d’expérience et d’informations, c’est un fait ; mais ce besoin n’est pas sans poser lui-même des problèmes, à commencer par celui de la subjectivité de l’enquêteur et de son rapport à l’histoire.

E. Le Jallé fait de Hume et le savoir de l’histoire le résumé suivant :

Plutôt que de démontrer comment Claude Gautier réalise les deux intentions qu’il assigne à son ouvrage – déterminer la fonction de l’histoire dans la philosophie politique de Hume et éclairer par ce biais le rang éminent de son Histoire de l’Angleterre (six volumes parus entre 1754 et 1764) dans l’avènement d’une historiographie moderne –, montrons que ce livre réalise, en fait, deux objectifs qui englobent et débordent ces deux objectifs affichés. D’une part, Hume et les savoirs de l’histoire est une véritable entrée dans la philosophie de Hume, et pas seulement dans sa philosophie politique, dans la mesure où il enrichit la compréhension que l’on peut avoir de certaines notions essentielles à l’épistémologie et à l’anthropologie de Hume, parmi lesquelles la croyance, la question de la généralisation, les notions de « fait » et de « réalité », celle d’autorité, d’impartialité, de probabilité, etc. D’autre part, C. Gautier ne se contente pas de montrer comment Hume résout le problème, récurrent à son époque, de la constitution d’un point de vue impartial en histoire. C. Gautier montre que l’histoire humienne effectue, dans un même mouvement, la généalogie et la déconstruction des opinions partisanes qui ont, avant lui, fait échouer la quête d’impartialité des historiens de l’Angleterre. (source)

Gautier défend dans ce livre plusieurs thèses au sujet de la pensée de l’histoire de Hume. D’abord, il s’agit d’une pensée de l’histoire, non d’une philosophie de l’histoire. En effet, la philosophie et l’histoire restent clairement distinctes. Si la philosophie est le champ ou le moyen de mener des enquêtes, de conduire la science de l’homme vers son but, l’histoire est la réalité des phénomènes eux-mêmes, le puits sans fond des cas particuliers, des perceptions et des exemples. Une philosophie de l’histoire consisterait à « faire philosopher l’histoire », et non à philosopher dans l’histoire ou sur l’histoire. Elle confondrait le donné historique et sa propre représentation ou ses propres concepts, elle placerait dans l’histoire des fins métaphysiques et des buts en soi dont rien ne prouve, dans le monde des phénomènes, qu’ils existent réellement – autrement dit dont nous ne faisons pas l’expérience. Ici Gautier différencie nettement Hume de Hegel, qui tentera d’abolir la scission entre phénomène et représentation.

Mais cette séparation, si elle est rappelée et garantie dans l’espace de la pensée, est-elle vraiment effectuée ? L’historien ou l’historiographe peut tout à fait se prétendre « objectif » et ne pas l’être. Il est d’ailleurs douteux que l’historien puisse être réellement objectif ; il est de son époque, il raisonne selon un point de vue particulier, une perspective particulière. Gautier montre comment Hume résout le problème par la démarche qui est la sienne. En tant qu’enquêteur, le philosophe écossais se livre à l’enquête génétique. Il tente de retracer la généalogie des phénomènes, d’identifier leurs causes, a posteriori. Il ne veut surtout pas appliquer à l’histoire le schéma d’une représentation a priori pour y trouver ce qu’il cherche (et qui pourrait ne pas être ce que l’histoire montre « vraiment »). Pour cette raison, Hume applique sa méthode de manière démystificatrice. Au lieu de valider ou même d’invalider frontalement les schémas politiques de son temps, ceux des partis whig (qui défendent les thèses du droit naturel et du contrat social) ou tory (qui, eux, défendent une monarchie patriarcale et absolue), il modélise les opinions elles-mêmes – il montre comment elles procèdent, c’est-à-dire comment elles plaquent leurs propres schémas de pensée sur le donné de l’histoire – et remonte à leur source. Son Histoire d’Angleterre, dit Gautier, n’était pas récupérable pour cette raison même qu’elle démystifiait, en faisant tout remonter à la source des causes de chaque idée ou évènement historique, plutôt qu’en validant a priori telle ou telle idée.

Pour qui s’intéresse à la pensée de l’histoire chez Hume, et partant à l’œuvre de l’un des plus grands historiens du XVIIIème siècle, Hume et les savoirs de l’histoire apporte des pistes et des réponses nombreuses.

Le livre est en partie consultable sur Google Books.

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