Enquête sur les principes de la morale

Parue en 1751 – soit trois ans après l’Enquête sur l’entendement humain -, l’Enquête sur les principes de la morale est la deuxième (et dernière) « enquête » de Hume.
Comme la première enquête, elle reprend des thèses du Traité (cette fois, du livre III plutôt que du livre I). Cependant, elle ne s’en contente pas : Hume met ici de côté la genèse de la société (que l’on retrouve en filigrane dans les sections III et IV) et se concentre sur les qualités morales en général, qu’il distingue entre qualités utiles à leur possesseur et qualités utiles à autrui (certaines qualités ayant, qui plus est, l’avantage d’être immédiatement utiles à leur possesseur et à autrui, comme la gaieté).

Soucieux d’être compris par ses lecteurs, et sachant les questions de morale plus proches de la vie quotidienne que les questions d’épistémologie (« comment connaissons-nous ? »), le philosophe écossais se livre ici à un véritable plongeon dans la vie commune. La morale, dit-il, ne provient pas de la raison. Elle ne le peut pas. La raison est un outil de distinction du vrai et du faux, de ce qui existe et de ce qui n’existe pas ; la morale, quant à elle, distingue le bien du mal, la vertu du vice. Ces deux choses, la raison et la morale, ne se trouvent pas sur le même plan. Si la raison est un outil à disposition des passions, la morale, quant à elle, provient directement de ces passions. C’est parce que nous éprouvons un sentiment positif ou négatif à la vue de telle action ou de tel évènement que nous le trouvons bon ou mauvais, pas parce que la raison nous dit directement qu’il l’est. Le jugement moral est subjectif, il provient directement des forces vives de l’esprit ou de l’individu, de ce qui le pousse à se mouvoir – autrement dit, des passions. La morale provient donc essentiellement des passions.

Cela ne signifie pourtant pas que la morale soit entièrement relative. Dans les premières pages du livre, Hume (à qui l’on a reproché, lors de la publication du Traité, de manquer de chaleur dans sa défense de la vertu) nie s’attaquer à la distinction même entre le bien et le mal ou le beau et le laid. Seulement, il change le paradigme dans lequel la morale se trouve. Il n’y a pas de Bien ou de Mal en soi, mais un bien et un mal immanent, qui provient de la nature humaine elle-même et de la situation dans laquelle l’individu se trouve. Une qualité est une vertu parce qu’elle est avantageuse ou qu’elle plaît ; elle est un vice parce qu’elle est cause d’inconvénients ou de désagréments. C’est l’expérience – et en particulier, ici, l’expérience de la vie commune – qui permet de tracer des distinctions morales. La pertinence de telles distinctions dépend en grande partie de nos sentiments, c’est-à-dire des sentiments que nous ressentons : soit au contact direct de telle qualité particulière, soit à son contact indirect, donc de ses conséquences à terme.

Les épithètes : sociable, d’un bon naturel, humain, miséricordieux, reconnaissant, amical, généreux, bienfaisant, ou leurs équivalents, sont connus dans toutes les langues et expriment universellement le mérite le plus élevé que la nature humaine soit capable d’atteindre. Lorsque ces qualités aimables sont accompagnées de la naissance, du pouvoir, et d’aptitudes éminentes, et qu’elles se manifestent dans le bon gouvernement ou l’utile instruction des hommes, elles semblent même élever leurs possesseurs au-dessus du rang tenu par la nature humaine, et les rapprochent, dans une certaine mesure, du divin. Une très haute capacité, un courage sans faille, une réussite florissante, ne peuvent qu’exposer un héros ou un homme politique à l’envie et à la malveillance du public. Mais, que s’y ajoutent les éloges d’humanité et de bienfaisance, que l’on découvre des manifestations d’indulgence, de tendresse ou d’amitié, d’emblée l’envie elle-même se tait ou se joint à l’expression générale de louange et d’approbation. [...]
Chez des hommes de talents et de capacités plus ordinaires, les vertus sociales deviennent, si cela est possible, indispensables d’une façon encore plus essentielle. Dans ce cas, en effet, rien d’éminent ne peut en compenser l’absence, ni préserver la personne de notre haine non plus que de notre mépris les plus sévères. Une haute ambition, un courage élevé sont, dit Cicéron, susceptibles, dans des caractères imparfaits, de dégénérer en férocité incontrôlée. Il faut ici considérer principalement les vertus plus sociales et plus douces. Elles sont toujours bonnes et aimables.

(section II)

Si Hume parle tant de qualités, c’est que nous nous situons dans le cadre d’une éthique de la vertu. Nous ne sommes pas dans une éthique déontologie, raisonnant exclusivement à partir de règles générales à appliquer telles quelles (et encore moins de règles valables de toute éternité) ; s’il y a des principes généraux à l’œuvre, ce ne sont pas des principes moraux, mais des principes factuels ou effectifs, à savoir les principes de la nature humaine. De ceux-ci, et des circonstances dans lesquelles vivent les individus, découlent les qualités morales ou immorales, c’est-à-dire vertueuses ou vicieuses.
Comme on peut le voir dans l’extrait ci-dessus, une qualité très morale et très positive dans certains cas (par exemple, une forte ambition, qui pousse son possesseur à travailler et à produire beaucoup) peut devenir pernicieuse dans d’autres (par exemple, si l’ambitieux se met à nuire à autrui pour assouvir son ambition), tandis que d’autres qualités sont quant à elles « toujours » morales (telle la sociabilité, toujours agréable et donc à ce titre toujours vertueuse).

Ce qui peut rendre une qualité vicieuse ou pernicieuse, ce n’est pas un mal qui se nicherait dans la qualité elle-même, mais son excès. Une ambition trop faible peut conduire son possesseur à la fainéantise, tandis que si elle est au contraire trop forte,  elle peut le pousser à la malhonnêteté et à l’absence d’empathie. En revanche, une ambition modérée (forte mais pas trop) poussera son possesseur à aller de l’avant, sans renoncer pour autant à la sympathie et se mettre à nuire. Une ambition modérée aura des conséquences d’autant plus bénéfiques que, par sa modération, elle ne prend pas le pas sur les autres qualités de l’esprit (comme la gaieté ou la sociabilité) et entretient avec elles un subtil équilibre dans laquelle chaque qualité se trouve présente à un degré optimal.
Dans les questions morales encore plus qu’ailleurs, Hume conclut en faveur du juste milieu, d’un équilibre intérieur à l’individu qui se trouve être bénéfique aussi bien pour lui que pour les autres.

- Vous êtes bien heureux [...] d’avoir donné votre fille à Cléanthe. Voilà un homme honorable et humain. Quiconque est en relation avec lui est assuré d’être traité avec équité et gentillesse. [qualités utiles à autrui]
- Je vous félicite aussi, dit un autre, des perspectives prometteuses de ce gendre dont l’application assidue à l’étude du droit, dont la vive sagacité et la connaissance précoce tant des hommes que des affaires laissent présager les plus grands honneurs et la plus belle carrière. [qualités utiles à leur possesseur]
- Vous me surprenez, réplique un troisième, quand vous parlez de Cléanthe comme d’un homme d’affaires et d’application. Je l’ai rencontré récemment, entouré de la compagnie la plus gaie, et il était la vie et l’âme mêmes de notre conversation : tant d’esprit associé à de bonnes manières, tant d’élégance sans affectation, tant d’ingénieuse connaissance livrée avec tant de distinction, je n’ai jamais auparavant observé tout cela chez un autre. [qualités immédiatement agréables à autrui]
- Vous l’admireriez encore plus, dit un quatrième, si vous étiez ses familiers. Cet entrain que vous avez pu remarquer chez lui n’est pas une étincelle que fait naître soudain la compagnie : elle parcourt chaque instant de sa vie et entretient une constante sérénité dans son attitude, ainsi qu’une tranquillité permanente dans son âme. Il a affronté des épreuves graves, des malheurs et aussi des dangers et, par sa grandeur d’âme, il les a tous surmontés. [qualités immédiatement agréables à leur possesseur]
- Messieurs, m’écriai-je, le portrait que vous avez dessiné de Cléanthe est celui du mérite accompli. Chacun de vous a participé, d’un coup de crayon, à la représentation de sa personne et, sans vous en rendre compte, vous avez surpassé toutes les images dessinées par Gratien ou Castiglione. Un philosophe pourrait choisir ce personnage comme un modèle de la parfaite vertu.

(section IX)

Sommaire :

Section I – Principes généraux de la morale
Section II – De la bienveillance
Section III – De la justice
Section IV – De la société politique
Section V – Pourquoi plaît l’utilité
Section VI – Des qualités utiles à leur possesseur
Section VII – Des qualités immédiatement agréables à leur possesseur
Section VIII – Des qualités immédiatement agréables aux autres
Section IX – Conclusion

Traductions

André Leroy, Paris, Aubier, 1947
Philippe Saltel et Philippe Baranger, Paris, GF-Flammarion, 1991

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