L’Histoire d’Angleterre

Philosophe essentiellement connu pour ses questionnements épistémologiques (au sujet, par exemple, de la causalité et de la connaissance ou de la croyance), Hume fut aussi un historien brillant, qui s’attela à la tâche – immense – de rédiger une histoire complète de l’Angleterre depuis ses origines jusqu’à une époque proche de la sienne. En résultent près de 6 volumes, dont chacun oscille entre 300 et 400 pages A4, rédigés entre 1754 et 1762 (mais Hume continua à les relire et à les améliorer jusqu’à sa mort en 1776).
Pendant plus d’un siècle après la publication des premiers volumes, cette Histoire monumentale restera le livre le plus connu et le plus lu de son auteur.

Pour comprendre l’ambition historiographique de Hume, il faut avoir compris sa perspective, en partie différente de celle d’auteurs comme Voltaire ou Montesquieu (qui ont, eux aussi, laissé derrière eux une œuvre historico-philosophique d’envergure).
Le philosophe écossais saisit le temps à la manière d’Héraclite : « on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve », selon la formule célèbre du penseur grec – autrement dit, les phénomènes varient perpétuellement, il n’y a pas un instant où les choses soient tout à fait les mêmes qu’à l’instant précédent. Toutefois, cette vision du temps ne conduit pas Hume à un scepticisme total : au contraire, si les phénomènes empiriques varient, les règles ou les lois de causalité à l’œuvre ne changent pas. En regardant la marche du monde, l’esprit saisit des régularités dans les phénomènes, il saisit des conjonctions uniformes. Par exemple, à chaque fois que l’on s’approche d’un feu, on peut sentir sa chaleur : en répétant plusieurs fois l’expérience, on finit par croire (ou par savoir) qu’il n’existe pas de feu sans chaleur, donc que le feu produit toujours de la chaleur.
La connaissance de ces règles à l’œuvre derrière les phénomènes dépend directement de l’expérience. Mais cette expérience ne peut pas être exclusivement subjective. Si l’on ne se fie qu’à sa propre expérience, on ne peut posséder qu’un savoir très réduit et très peu sûr, tant en raison des limites des facultés humaines (et de la brièveté de la vie) qu’en raison de l’immensité du monde. Par conséquent, il est nécessaire d’élargir la perspective purement subjective en y incluant des idées ou des faits rapportés par autrui – ce qui nous conduit au témoignage, et à son examen par Hume dans le Traité ou dans l’Enquête sur l’entendement humain, mais aussi et surtout à l’histoire, somme énorme de cas particuliers qui s’offre à l’examen de qui s’y intéresse. « Un homme versé dans l’histoire peut être regardé comme ayant vécu depuis le commencement du monde, et comme ayant fait dans chaque siècle des additions continuelles à ses connaissances. » (Essai sur l’étude de l’histoire ou De l’étude de l’histoire)

Si l’on postule que le futur sera semblable au passé, en ce qu’il existera selon les mêmes règles immanentes de causalité et de logique, alors il est nécessaire de connaître le passé pour connaître quelque chose tout court. En tant qu’empiriste sceptique et en tant que modélisateur, Hume est forcé, dès la fin des deux premiers livres du Traité, de sortir de la modélisation logique et abstraite pour placer sa pensée dans une perspective temporelle. Là où la nature humaine, une fois comprise, voit ses principes examinés hors du temps, la pensée philosophique ne peut pas comprendre tout à fait cette nature humaine si elle reste cantonnée à une abstrusion qui se prétendrait hors de l’histoire. Elle doit, pour être valable, traiter par sa forme un contenu provenant du domaine concret ; elle doit se placer dans l’histoire et se considérer elle-même comme une production de l’histoire si elle ne veut pas tomber dans les mêmes travers que les métaphysiciens du XVIIème siècle (que Hume critique pour avoir hypostasié des concepts et, à force d’abstraction, d’avoir oublié la réalité).
L’histoire, cependant, n’est pas qu’un tas de faits attendant d’être traités au hasard par le philosophe. L’histoire doit être comprise, c’est-à-dire « digérée » et représentée au plus près de la réalité par celui qui prétend faire œuvre d’historien ou d’historiographe. Pour cela, elle doit être retissée. Par sa connaissance des règles générales, l’historien doit comprendre les liens de causalité qui unissent les phénomènes concrets, de la manière la plus sûre possible (c’est-à-dire la plus probable). Dans cette optique, Hume commence son Histoire avec l’arrivée en Angleterre des gallo-romains, qui amènent avec eux l’écriture et donc la mémoire écrite (laquelle est beaucoup moins sujette à la déformation et à l’invention que la mémoire orale), pour l’achever à la « Glorieuse Révolution » de 1688, quelques décennies avant la naissance de l’auteur.

En tant que philosophe de la « vie commune » et de la vie pratique tout court, Hume ne s’interdit pas de porter des jugements de valeur sur les phénomènes qu’il relate. Il se permet de juger, par exemple, de l’efficacité de la politique « modérée » de la reine Elizabeth II ou du caractère du roi Charles Ier (qui finit exécuté sur décision du Parlement). Ces jugements de valeur, généralement portés après le récit du phénomène sur lesquels ils portent, se justifient également dans la perspective de pensée de l’auteur. En effet, la connaissance du passé se doit d’être utile au présent : de ce qui a fonctionné dans le passé, on doit garder trace et tenter de le refaire, si cela est possible ou souhaitable, non sans continuer à perfectionner le savoir tant théorique que pratique ; des erreurs et des confusions du passé, on doit tirer des leçons pour ne plus les refaire – et de tout cela, on doit comprendre dans quelles circonstances les phénomènes se sont produits et pourquoi.

L’Histoire d’Angleterre n’a pas été republiée en français depuis le XIXème siècle.
On peut la télécharger en version originale et au format PDF chez Online Library of Liberty, ou se contenter d’une traduction en français du tome 4 (qui, comme chaque tome de l’Histoire, est déjà très riche en contenu) disponible sur le site de l’UCAQ.

Tome I : des premiers Britanniques à Jean d’Angleterre (du commencement à 1216)
Tome II : de Henry III à Richard III (de 1216 à 1485)
Tome III : de Henry VII à Mary Ière (de 1485 à 1558)
Tome IV : Elizabeth (de 1558 à 1603)
Tome V : James ou Jacques Ier et Charles Ier (de 1603 à 1649)
Tome VI : du Commonwealth de Cromwell à James ou Jacques II (de 1649 à 1688)

Les commentaires sont fermés.

Je n'aime pas les boîtes noires.