Hume et la dette publique

Dans l’essai Du crédit public ou Essai sur le crédit public, sorti en 1752 parmi d’autres essais économiques, Hume se pose la question de la dette publique. Il analyse la pratique qui consiste pour l’État à emprunter massivement de l’argent afin de satisfaire ses dépenses et tente d’en inférer les effets, à long terme, sur la société dans son ensemble. Ici Hume anticipe ce que les économistes contemporains appellent l’effet Ricardo, à savoir le fait que plus la dette d’un État est élevée et/ou augmente, plus les impôts sont portés à augmenter pour circonscrire son augmentation. Le philosophe écossais se méfie de l’endettement étatique et des dangers d’une prise de pouvoir par des créanciers – qui, bien que n’ayant aucune légitimité politique, posséderaient les moyens économiques de faire pression sur le pouvoir politique en le tenant par les bourses et en l’obligeant à prendre telles ou telles mesures à leur gré.

Un commentateur décrit ainsi la position de Hume à l’égard de la dette :

David Hume s’interroge ici sur la gestion de la dette publique. Le crédit public est en effet associé à un expédient qui consisterait à « engager les revenus publics et à compter sur la postérité pour liquider les charges contractées par nos ancêtres » (1752, [1852, p. 112]).
Cette analyse, plus connue sous le nom d’effet Ricardo, précise que l’augmentation de la dette publique ne peut être appréhendée comme un stimulant de la croissance économique. Les consommateurs, conscients de l’endettement de l’Etat, anticiperont qu’il faudra un jour rembourser cette dette et privilégieront l’épargne par rapport à la consommation. Hume considère que l’Etat doit appliquer les mêmes règles de conduite, en matière de budget et d’endettement, que celles préconisées pour l’individu. Si l’Etat dispose de sommes plus considérables, ses dépenses seront effectivement plus importantes. Toutefois, si les ressources sont étendues, elles ne sont pas sans bornes. Opposant la thésaurisation [également condamnée par Hume, qui la considère comme une sorte de jalousie commerciale)] à l’endettement, Hume précise que l’abus qui consiste à engager des ressources actuelles a des effets néfastes et certains : la pauvreté des citoyens, l’impuissance et la soumission de l’Etat aux puissances étrangères. Sous l’emprise des passions, la tentation est grande pour un ministre de se servir d’un expédient indolore pour la population, ainsi tout gouvernement devrait « immanquablement abuser du système de la constitution de dettes » (1752, [1852, p. 114]).
Hume examinera les conséquences des dettes publiques sur le commerce et l’industrie ; sur les transactions effectuées avec l’étranger ; ainsi qu’en matière de guerres et de négociations. Les valeurs d’Etat possèdent certaines propriétés qui les rendent indispensables au développement de l’activité commerciale. Elles sont tout d’abord une sorte de monnaie courante qui passe de main en main. Cette monnaie est parfaitement liquide (on peut en effet les changer chez un banquier ou un agioteur très rapidement). Ces valeurs donnent à ceux qui les possèdent des revenus fixes, certains, bien que faibles (comparativement à d’autres produits qui sont plus rémunérateurs mais également plus risqués). La rente liée à ce genre de produits s’appuie donc sur la multiplication des actes ou l’achat de nombreuses valeurs. Hume relève l’existence [Si ces fonds et cette catégorie de marchands n’existaient pas, les grands marchands ne pourraient sécuriser leurs placements qu’en achetant de la terre. On connaît ici les vues de Hume sur cette question. La terre transforme le marchand en propriétaire campagnard, c’est-à-dire en individu oisif, attiré par le luxe.] de cette catégorie de «demi-marchands » qui s’est spécialisée dans l’achat de valeurs d’Etat et qui se contente de faibles profits. Ces demi-marchands dynamisent l’économie : les bénéfices faibles permettent de fixer des prix de vente bas, d’augmenter la consommation, de créer des emplois et de diffuser les arts et l’industrie dans toute la société. Ils permettent également de sécuriser le système de financement de l’activité commerciale en se plaçant en garde-fous, sorte de prêteur en dernier ressort pour les marchands plus importants qui ont besoin de réaliser quelques placements sûrs pour garantir leurs nombreuses prises de risques.
Malgré ces avantages, Hume revient sur les nombreux inconvénients des dettes publiques (Coolidge, Laursen, 1994). Ces dernières auraient tout d’abord tendance à créer des relations de prédominance de la capitale sur la province (les dettes nationales donnent certains avantages commerciaux, eu égard à la concentration de population et de la richesse, aux marchands de la capitale). Les dettes nationales, sorte de « papier crédit » auraient tous les désavantages de cette sorte de monnaie (elles bannissent la circulation de l’or et de l’argent dans le pays, génèrent des hausses du prix des marchandises et du travail). Les taxes qui servent à combler la dette publique, contribueraient également à relever le prix du travail et à accabler le sort des pauvres. L’Etat débiteur, serait tributaire du bon vouloir de ses créanciers.
La dette publique remet en cause la légitimité et la crédibilité du corps politique. L’Etat se doit en effet d’établir un rapport de force (guerres commerciales, négociations) avec les autres nations et d’assurer à ses concitoyens cette indépendance. Pour toutes ces raisons, Hume préconise la mise en place de garde-fous afin de limiter tout recours aux dettes nationales. Et dans le cas où l’Etat aurait besoin de lever des fonds pour « défendre son honneur, ses intérêts ou ceux de ses alliés » (1752, [1852, 124], Hume se tourne vers les gens oisifs, les rentiers.
Les taxes occasionnées par la dette publique ne doivent pas modifier le dynamisme économique d’un pays (c’est-à-dire toucher la population qui travaille, les marchands…). Si une taxe doit être imposée pour rembourser la dette nationale, ce sont les rentiers qui devront la supporter et apporter leur contribution à la sécurité du pays.

[...] Malgré les nombreux inconvénients des dettes nationales, Hume note une certaine léthargie des différentes classes de la société, qui acceptent cet état de fait, sans chercher à apporter de remèdes : « Je dois avouer qu’une étrange indifférence, résultat d’une longue habitude, se trouve répandue dans toutes les classes de la société au regard des dettes publiques, assez semblable à celle dont les théologiens se plaignaient avec tant de véhémence en ce qui touche leurs doctrines religieuses » (1752, [1852, p. 127]).

(Arnaud Diemer, « David Hume et les économistes français », Hermès, Université de Reims, mai 2005, pp. 1-27)

Ce que dit Hume dans l’essai Du crédit public (traduction Folliot) :

Examinons les conséquences des dettes publiques, aussi bien dans notre administration intérieure, par leur influence sur le commerce et l’activité (industry), que dans nos transactions extérieures, par leur effet sur les guerres et les négociations.

Les valeurs d’Etat (public securities) sont chez nous comme une sorte de monnaie qui est acceptée au prix courant aussi facilement que l’or et l’argent (gold and silver). Partout où une entreprise profitable s’offre, quelque coûteuse qu’elle soit, il ne manque jamais de mains pour la saisir ; et un marchand, qui a placé son argent dans les fonds publics (public stocks), n’a nul besoin de craindre de se lancer dans le commerce le plus étendu puisqu’il possède des fonds qui répondront aux demandes les plus soudaines qui pourront lui être faites. Aucun marchand ne juge nécessaire de garder chez lui beaucoup de liquide. Les valeurs bancaires ou les actions des INDES, surtout ces dernières, ont toutes la même fonction parce qu’il peut en disposer ou les engager chez un banquier en un quart d’heure ; et, en même temps, elles ne sont pas improductives, même dans son secrétaire, mais lui rapportent un revenu constant. Bref, nos dettes nationales fournissent aux marchands une espèce de monnaie qui se multiplie constamment dans leurs mains et produit un gain sûr en plus des profits de leur commerce. Cela doit les rendre capables de vendre avec un profit moindre. Ce moindre profit du marchand fait que la marchandise est meilleur marché, il cause une plus grande consommation, stimule le travail du bas peuple et aide à la diffusion des arts et de l’activité (industry) dans toute la société.

En ANGLETERRE et dans tous les Etats qui ont à la fois du commerce et des dettes publiques, on peut observer une classe d’hommes qui sont mi-marchands, mi-détenteurs de fonds et qu’on peut supposer prêts à commercer pour de petits profits parce que le commerce n’est pas leur principal ou seul gain et que les fonds sont pour eux et leur famille une ressource sûre. S’il n’y avait pas de fonds, les grands marchands n’auraient pas d’autre expédient, pour réaliser ou garantir une part de leurs profits, que d’acheter de la terre ; et la terre, par rapport aux fonds, présente de nombreux désavantages. Exigeant plus de soin et de surveillance, elle partage le temps et l’attention du marchand. En cas d’offre tentante ou d’accident commercial, on ne la convertit pas facilement en argent (money) et elle est si attirante, aussi bien par les nombreux plaisirs naturels qu’elle offre que par l’autorité qu’elle donne, qu’elle convertit rapidement le marchand de ville en propriétaire campagnard. On peut donc naturellement supposer que la majorité des hommes qui ont de larges fonds et revenus continuent dans le commerce quand il y a des dettes publiques ; et il faut avouer que c’est un certain avantage pour le commerce car ses profits diminuent, la circulation est favorisée et l’activité encouragée.

Mais, en opposition à ces deux circonstances favorables, qui ne sont peut-être pas très importantes, pesez les nombreux désavantages qui accompagnent nos dettes publiques dans toute l’économie intérieure de l’Etat et vous vous rendrez compte qu’il n’y a pas de comparaison entre le bien et le mal qui en résultent.

Premièrement, il est certain que les dettes nationales causent un puissant afflux de gens et de richesses vers la capitale à cause des sommes importantes perçues dans les provinces pour payer l’intérêt et peut-être aussi à cause des avantages commerciaux (ci-dessus mentionnés) qu’elles donnent dans la capitale aux marchands sur le reste du royaume. La question est de savoir si, dans notre cas, il est de l’intérêt public que de si nombreux privilèges soient donnés à LONDRES, déjà parvenue à une taille énorme qui semble encore s’accroître. Certains craignent les conséquences. Pour ma part, je ne peux m’empêcher de penser que, bien que la tête soit indubitablement trop grosse pour le corps, cette grande cité est cependant si heureusement située que sa taille excessive cause moins d’inconvénients que ne le ferait une petite capitale dans un plus grand royaume. Il y a plus de différences entre le prix des denrées à PARIS et dans le LANGUEDOC qu’entre celui des denrées à LONDRES et dans le YORKSHIRE. En vérité, l’immensité de LONDRES sous un gouvernement qui n’admet pas un pouvoir discrétionnaire rend le peuple factieux, mutin, séditieux et même peut-être rebelle. Mais les dettes nationales elles-mêmes tendent à fournir un remède au mal. La première éruption visible, ou même le danger immédiat des troubles publics, doit alarmer tous les détenteurs de fonds dont la propriété est des plus précaires et les faire voler au secours du gouvernement, qu’il soit menacé par la violence jacobite ou la fureur démocratique.
[La dette publique, on le voit ici, provoque un phénomène de centralisation ou d'exode rural.]

Deuxièmement, les fonds publics, étant une sorte de papier-crédit, ont tous les désavantages qui accompagnent cette sorte de monnaie. Ils bannissent l’or et l’argent (gold and silver) de l’essentiel du commerce de l’Etat, les réduisent à la circulation courante et, par là, rendent toutes les denrées et le travail plus chers qu’ils n’auraient été autrement.

Troisièmement, les taxes qui sont levées pour payer l’intérêt de ces dettes ont tendance à élever le prix du travail ou à opprimer les pauvres.

Quatrièmement, comme les étrangers possèdent une grande partie de nos fonds nationaux, le public est ainsi tributaire d’eux et cela peut, avec le temps, causer un déplacement de notre population et de notre activité.

Cinquièmement, la plus grande partie des fonds publics étant toujours dans les mains de gens oisifs qui vivent de leurs revenus, nos fonds, de ce point de vue, encouragent beaucoup une vie inutile et inactive.

Mais, quoique le tort causé au commerce et à l’activité par nos fonds publics, tout bien pesé, ne semble pas négligeable, il est insignifiant en comparaison du préjudice qui en résulte pour un Etat considéré en tant que corps politique qui doit se maintenir dans la société des nations et avoir des transactions diverses avec les autres Etats pour les guerres et les négociations. Le mal est ici pur et sans mélange, sans aucune circonstance favorable pour l’atténuer, et c’est un mal qui est d’une nature telle qu’il est le plus important et le plus extrême.
[Un Etat endetté tributaire de dettes à l'étranger ne peut plus assumer de rapport de force international ; il a perdu son indépendance.]

On a certes entendu dire que la nation n’était pas plus faible à cause de ses dettes puisque, pour l’essentiel, nous nous devons ces sommes entre nous et que les uns recueillent autant que ce que les autres donnent. C’est comme faire passer de l’argent de la main droite à la main gauche, on n’est pas plus riche ou plus pauvre qu’avant. On fera toujours des raisonnements aussi peu rigoureux et des comparaisons aussi spécieuses tant qu’on ne jugera pas à partir de principes. Je demande s’il est possible, selon la nature des choses, d’accabler une nation de taxes même quand le souverain y réside. Le doute même semble extravagant puisqu’il est requis, dans chaque communauté, qu’on observe une certaine proportion entre la partie laborieuse de la population et la partie oisive. Mais si tout le revenu de nos taxes actuelles est hypothéqué, ne devons-nous pas en inventer de nouvelles ? Et ne peut-on pas pousser la chose plus loin, jusqu’à la ruine et la destruction ?

En toute nation, il y a toujours certaines façons moins pénibles que d’autres de lever de l’argent, se conformant au mode de vie du peuple et aux marchandises qu’il utilise. En Grande-Bretagne, les droits d’accise sur le malt et la bière offrent un large revenu parce que les opérations de maltage et de brassage sont lentes et difficiles à dissimuler ; et, en même temps, ces marchandises ne sont si absolument nécessaires à la vie que la hausse de leur prix affecte beaucoup les pauvres. Tout le revenu de ces taxes étant hypothéqué, quelles difficultés pour en trouver de nouvelles ! Quelle vexation et quelle ruine pour les pauvres !

Les taxes sur la consommation sont plus justes et moins pénibles que celles sur la propriété. Quelle perte pour la nation quand les premières sont épuisées et que nous devons avoir recours aux plus dures façons de lever des taxes !

Si tous les propriétaires fonciers n’étaient que les intendants de l’Etat, ne devraient-ils pas, forcés par la nécessité, mettre en pratique tous les moyens d’oppression utilisés par les intendants quand l’absence ou la négligence du propriétaire les met à l’abri d’une enquête.

On ne peut guère affirmer qu’il ne faille pas mettre des limites aux dettes nationales et on ne peut guère dire que l’Etat ne serait pas plus faible si une taxe foncière de douze ou quinze shillings par livre était hypothéquée en plus des droits douaniers et des droits d’accise actuels. Dans ce cas, il y a donc quelque chose de plus qu’un simple transfert de propriété d’une main à l’autre. Dans cinq siècles, les descendants de ceux qui sont à l’intérieur du carrosse et les descendants de ceux qui sont sur le siège de conduite auront échangé leurs places sans que ces révolutions n’affectent l’Etat.

Supposons que l’Etat soit vraiment arrivé à cette situation vers laquelle il se hâte avec une rapidité si stupéfiante ; supposons que la terre soit taxée à dix-huit ou dix-neuf shillings par livre (car, au total, elle ne pourrait jamais en supporter vingt) ; supposons qu’on ait gonflé tous les droits de douane et d’accise à la limite de ce que la nation peut supporter sans perdre son commerce et son activité ; et supposons que tous ces fonds soient hypothéqués à perpétuité et que l’invention et l’esprit de tous nos faiseurs de projets soient incapables de trouver un nouvel impôt qui puisse servir de base à un nouvel emprunt. Considérons alors les conséquences de cette situation. Bien que l’état imparfait de nos connaissances politiques et les étroites capacités humaines rendent difficile la prévision des effets qui résulteraient d’une mesure dont on n’a pas fait l’essai, les semences de ruine sont ici répandues avec une telle profusion qu’elles ne sauraient échapper à l’œil d’un observateur, même le plus négligent.

Dans cet état contre nature de la société, les seules personnes qui possèdent un revenu supérieur aux effets immédiats de leur activité sont les détenteurs de fonds qui tirent à eux presque toute la rente foncière et immobilière, en plus du produit de tous les droits de douane et d’accise. Ce sont des hommes qui n’ont aucune relation avec l’Etat, qui peuvent jouir de leurs revenus à n’importe quel endroit du globe où ils choisissent de résider, qui s’enterrent naturellement dans la capitale ou dans les grandes villes et qui sombrent dans la léthargie d’un luxe douillet et abrutissant, sans âme, sans ambition et sans plaisir. Adieu à toute idée de noblesse, grande ou petite, adieu à toute idée de famille. Les fonds peuvent être transférés en un instant et, étant dans un état fluctuant, ils se transmettent rarement de père en fils sur trois générations ; ou, s’ils demeurent aussi longtemps dans une seule famille, ils ne confèrent aucune autorité, aucun crédit à leur possesseur. De cette façon les différents rangs des hommes, qui forment une sorte de magistrature indépendante dans l’Etat instituée par la main de la nature, se perdent entièrement ; et tous les hommes qui ont une autorité la tirent de la seule commission du souverain. Aucun expédient ne reste pour prévenir ou supprimer les insurrections, sinon les armées mercenaires. Il ne reste absolument aucun expédient pour résister à la tyrannie : les élections se font au rythme de la seule subornation et de la seule corruption ; et, le pouvoir intermédiaire entre le roi et le peuple étant totalement supprimé, un despotisme cruel doit infailliblement prévaloir. Les propriétaires fonciers, méprisés à cause de leur pauvreté et haïs à cause de leur oppression, seront totalement incapables de s’y opposer.

Bien que le pouvoir législatif puisse former la résolution de ne jamais lever une taxe qui nuise au commerce et décourage le travail, il sera impossible aux hommes, sur des sujets aussi délicats, de raisonner assez justement pour ne pas se tromper ou, dans l’urgence de certains problèmes, de ne pas se laisser détourner de leur résolution. Les continuelles fluctuations du commerce requièrent des changements continuels dans la nature des taxes, ce qui expose le pouvoir législatif au double danger des erreurs volontaires et involontaires. Chaque grand coup porté au commerce, que ce soit par des taxes peu judicieuses ou à cause d’autres accidents, jette le système entier du gouvernement dans la confusion.

Mais quel expédient l’Etat peut-il alors employer, même en supposant que le commerce demeure dans la condition la plus prospère, afin de soutenir ses guerres et ses entreprises à l’étranger et de défendre son propre honneur, son intérêt, et ceux de ses alliés ? Je ne demande pas comment l’Etat exercera un pouvoir aussi prodigieux que celui qu’il a exercé durant nos dernières guerres où nous avons surpassé non seulement notre propre puissance naturelle mais même celle des plus grands empires. Cette extravagance est l’abus dont nous nous plaignons comme étant la source de tous les dangers auxquels nous sommes actuellement exposés. Mais, puisque nous devons encore supposer que le grand commerce et l’opulence se maintiennent, même après l’hypothèque de tous les fonds, ces richesses doivent être défendues par un pouvoir proportionné. D’où l’Etat tirera-t-il le revenu qui maintiendra ce pouvoir ? Il doit manifestement venir d’une continuelle taxation des rentiers ou, ce qui est la même chose, d’une nouvelle hypothèque, à chaque urgence, d’une certaine partie de leurs rentes, pour faire qu’ils contribuent ainsi à leur propre défense et à celle de la nation. Mais les difficultés qui accompagnent ce système politique apparaîtront facilement, que le roi soit supposé devenir le maître absolu ou qu’il soit contrôlé par des conseils nationaux où les rentiers eux-mêmes doivent nécessairement détenir l’influence principale.

Si le prince est devenu absolu, ce qu’on peut naturellement attendre de cette situation des affaires, il lui est si facile d’extorquer aux rentiers de plus en plus d’argent en se contentant de le conserver dans ses propres mains que cette espèce de propriété perdrait bientôt tout son crédit et que l’ensemble des revenus de tous les individus de l’Etat se trouverait entièrement à la merci du souverain ; un degré de despotisme qu’aucune monarchie orientale n’a jamais encore atteint. Si, au contraire, le consentement des rentiers est requis pour tout impôt, on ne les persuadera jamais de contribuer suffisamment à l’entretien du gouvernement car la diminution de leurs revenus sera en ce cas très sensible, sans pouvoir être déguisée sous l’apparence de droits de douane ou d’accise ou être partagée par les autres ordres de l’Etat qu’on suppose taxés au maximum. Dans certaines républiques, il arrive qu’un centième de penny, quelquefois le cinquantième, soit donné pour l’entretien de l’Etat ; mais c’est toujours un exercice extraordinaire du pouvoir qui ne peut jamais devenir le fondement d’une défense nationale constante. On s’aperçoit toujours qu’un gouvernement qui a hypothéqué tous ses revenus sombre nécessairement dans un état de langueur, d’inactivité et d’impuissance.

Tels sont les inconvénients qu’on peut raisonnablement attendre de cette situation vers laquelle se dirige visiblement la GRANDE-BRETAGNE ; sans mentionner les inconvénients innombrables et imprévisibles qui doivent résulter d’une situation si monstrueuse qu’elle fait de l’Etat le principal ou le seul propriétaire de la terre en l’investissant de plus du pouvoir d’appliquer toutes les sortes de droits de douane et d’accise que l’imagination fertile des ministres et des faiseurs de projets auront été capables d’inventer.

(Les passages soulignés en gras le sont de notre fait.)

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