Hume et la dette publique (VERSION NON MISE A JOUR)

Essai Du crédit public.

Dans l’essai De quel côté le gouvernement d’Angleterre penche-t-il le plus, vers la monarchie absolue ou vers l’État républicain ? (écrit en 1752), on trouve ce passage :

Il est évident qu’une moindre somme dans une main peut en contrebalancer une plus grande, partagée entre plusieurs personnes. Ce n’est pas seulement parce qu’il est difficile d’inspirer les mêmes vues à un certain nombre de personnes, et de leur faire prendre des mesures en commun; c’est encore parce que le même bien fait plus d’effet lorsqu’il se trouve réuni, que lorsqu’il est dispersé. Cent particuliers dont chacun jouit de milles livres sterling par an peuvent consumer tout leur revenu, sans qu’il en revienne de l’avantage à personne, excepté à leurs domestiques et aux artisans qu’ils emploient; et ceux-ci regardent, à juste titre, le profit qu’ils tirent comme le fruit de leur travail; au lieu qu’un homme qui jouit de cent mille livres par an, pour peu qu’il ait de générosité et d’adresse, se fera un grand nombre de clients. Les uns, il les gagnera par des services réels, et la plupart par les services qu’il leur fera espérer.

De là vient que dans tous les États libres, les particuliers fort riches ont toujours causé de l’ombrage, quoiqu’il n’y eut aucune proportion entre leurs richesses et celles de l’État. Crassus, si je ne me trompe, ne possédait qu’un peu au-delà de 1.600.000 livres de notre argent. Cependant, ce ne fut pas par son génie, qui n’avait rien d’extraordinaire, mais par ses biens, qu’il balança jusqu’à la mort l’autorité de Pompée et de César. Ils ne purent devenir les maî­tres du monde que lorsque Crassus eut cessé de vivre. C’est par ses trésors que la famille de Médicis s’empara du gouvernement de Florence; et assurément ces trésors étaient fort peu de chose, comparés aux richesses de tous les habitants d’une république aussi opulente.

[...]

Ceux qui soutiennent que nous tendons à devenir république se fondent sur des arguments qui ne sont guère moins plausibles. Ils diront que les biens immenses du souverain, la dignité de premier magistrat, et toutes les autres prérogatives dont les lois lui accordent la jouissance, et qui naturellement semblent devoir augmenter sa puissance, la rendent en effet moins pernicieuse à la liberté. Si l’Angleterre était une république, on aurait raison de concevoir de l’ombrage d’un particulier qui n’aurait que le tiers ou même que la dixième partie des revenus dont la couronne dispose. Ce particulier ne manquerait pas d’avoir beaucoup d’influence dans le gouvernement, et une autorité aussi irré­gulière et aussi illégale est infiniment plus dangereuse qu’une autorité beau­coup plus grande, qui est avouée par les lois. Un usurpateur ne met point de bornes à ses prétentions. Ses créatures forment en sa faveur les espérances et les projets les plus vastes. L’acharnement de ses ennemis pique son ambition, en même temps qu’il lui inspire des craintes et des soupçons; et lorsque le gouvernement est une fois mis en fermentation, tous les humeurs vicieuses de l’État se rejettent sur lui et prennent le dessus. L’autorité légitime, au con­traire, quelque étendue qu’elle soit, est toujours environnée de barrières qui bornent les espérances et les prétentions de celui qui la possède. Les lois fournissent des remèdes contre l’abus qu’il en voudrait faire. Une personne aussi éminente a beaucoup à perdre, et n’a que peu à gagner par des usurpa­tions. Enfin, comme on ne lui refuse jamais la soumission qui lui est due, elle n’est guère tentée d’aspirer plus haut; et si elle l’était, elle ne trouverait pas l’occasion favorable pour réussir.

Du crédit public, in Essais…, pp.525-543. Sur les dangers d’une prise du pouvoir politique effectif par les créanciers du gouvernement, voir pp.533-534.

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