Hume et les prêtres

Voici un extrait de l’essai Des caractères nationaux, dans lequel Hume parle du pouvoir des prêtres et du caractère que l’on trouve en général chez les hommes d’église.

La seconde partie de l’extrait est constituée d’une longue note de bas de page, c’est pourquoi nous avons nous-mêmes divisé l’extrait en deux parties (« dans le texte » et « note de bas de page »).
Les notes entre crochets sont celles du traducteur.

Dans le texte :

C’est une maxime triviale, mais qui ne manque point de vérité, que de dire que les prêtres de toutes les religions se ressemblent. Et même si le caractère de cette profession ne l’emporte pas toujours sur le caractère personnel de chacun de ses membres, il est certain qu’il prédomine toujours chez le plus grand nombre. Car de même que les chimistes observent que les esprits (spirits), lorsqu’ils s’élèvent à une certaine hauteur, deviennent identiques, quelle que soit la substance dont ils sont extraits, de même ces hommes, en s’élevant au-dessus de l’humanité, acquièrent un caractère uniforme qui leur appartient en propre, et qui, généralement parlant, ne me paraît pas le plus aimable qu’on puisse rencontrer dans la société humaine. Il est presque l’exact opposé de celui du soldat, tout comme le mode de vie dont il découle.

Note de bas de page :

Bien que tous les hommes aient un fort penchant pour la religion à certaines époques et dans certaines dispositions d’esprit, il ne s’en trouve que très peu, voire aucun, en qui ce penchant soit assez fort et constant pour soutenir le caractère de cette profession. Puisque les hommes d’Eglise, comme ceux qui se destinent à d’autres emploient, ne s’extraient de la masse commune des hommes que par la perspective d’un profit, la majorité d’entre eux, sans être athées ni libres-penseurs, jugent nécessaire, en certaines occasions, de se faire passer pour plus dévots qu’ils ne le sont réellement, et d’afficher un air de ferveur et de gravité, lors même que l’exercice de leur religion les ennuie ou qu’ils ont l’esprit accaparé par les occupations communes de l’existence. Contrairement au reste des hommes, ils ne doivent point laisser libre cours à leurs élans ni à leurs sentiments naturels ; ils doivent surveiller leurs regards, leurs paroles et leurs actes ; et afin d’entretenir le culte que leur voue la multitude, ils doivent non seulement faire preuve d’une retenue remarquable, mais aussi promouvoir l’esprit de superstition par des grimaces et des hypocrisies perpétuelles. Une telle dissimulation détruit souvent la candeur et la bonté de leur tempérament, et cause à leur caractère un préjudice irréparable.
Si d’aventure l’un d’entre eux est par tempérament plus porté à la dévotion, en sorte qu’il ne lui faut pas beaucoup d’hypocrisie pour soutenir le caractère de sa profession, il lui est si naturel de surestimer cet avantage et de penser qu’il rachète chacune de ses atteintes à la morale, qu’un tel homme n’est souvent guère plus vertueux que l’hypocrite. Même si rares sont ceux qui osent professer ouvertement ces opinions tant décriées, que tout est permis aux saints, et qu’eux seuls possèdent leurs biens en propre, on observe néanmoins que ces principes sont tapis dans chaque cœur, et qu’ils rendent si méritoire le zèle pour les observances religieuses qu’on lui fait compenser bien des vices et des indignités. Une telle observation est si commune que tout homme prudent se met sur ses gardes lorsqu’il est confronté à une dévotion extraordinaire ; non sans convenir que cette règle générale admet de nombreuses exceptions et qu’il existe des cas où la probité et la superstition, voire la probité et le fanatisme, ne sont point entièrement incompatibles.
La plupart des hommes sont ambitieux ; mais leur ambition est d’ordinaire satisfaite lorsqu’ils excellent dans une profession particulière, et partant, lorsqu’ils servent les intérêts de la société. En revanche, l’ambition du clergé ne peut souvent se satisfaire que par la promotion de l’ignorance, de la superstition, d’une foi aveugle et de pieux mensonges. Ayant trouvé ce qu’Archimède cherchait plus que tout (je veux dire un autre monde, qui serve de point d’appui à ses leviers), il n’est point étonnant qu’ils ébranlent le monde à leur gré.
La plupart des hommes se font une idée présomptueuse d’eux-mêmes ; mais c’est à ces hommes-là [les prêtres] que ce vice offre une tentation particulière, en raison de la vénération dans laquelle les tient l’ignorante multitude, qui leur confère même un caractère sacré.
La plupart des hommes tendent à avoir des égards particuliers pour les autres membres de leur profession ; mais comme un homme de loi, un médecin ou un marchand conduit séparément ses propres affaires, les intérêts des membres de ces professions ne sont pas aussi étroitement unis que ceux du clergé d’une même religion, dont le corps tout entier gagne à la vénération de dogmes communs et à l’élimination des dogmes contraires.
Rares sont les hommes qui savent supporter patiemment la contradiction ; mais elle met bien souvent les gens d’Eglise en furie, parce que leur crédit et leur subsistance dépendent entièrement de la foi qui est accordée à leurs opinions et parce qu’ils prétendent être seuls à détenir une autorité divine et surnaturelle ou à avoir assez de vernis pour taxer leurs contradicteurs d’impiété et de profanation. La haine théologique ou Odium Theologicum est même devenue une expression toute faite pour désigner ce degré de rancœur qui est le plus furieux et le plus implacable. [Note du traducteur : Hume, surnommé « le Grand Infidèle », parle d’expérience : en 1744, sa candidature à un poste de professeur d’université fut rejetée en raison de l’athéisme présumé des thèses du Traité. L’un de ses principaux opposants était William Wishart, par ailleurs favorable aux Modérés au sein de l’Eglise d’Ecosse. Hume lui reprocha d’avoir déformé et perverti le sens de ses écrits de manière malhonnête pour prouver son impiété. Voir la lettre à Henry Home, 13 juin 1745, New Letters, p.15, et « Ma vie ».]
La vengeance est une passion naturelle chez l’homme, mais elle semble exercer la plus grande emprise sur les prêtres et sur les femmes : étant privés de la possibilité d’exhaler immédiatement leur colère par la violence ou le coup d’éclat, ils ont tendance à s’imaginer qu’on les méprise pour cela et leur orgueil entretient leur disposition vindicative. [Ce paragraphe fut ajouté dans l’édition H (1753).]
On voit donc que dans la profession ecclésiastique, la plupart des vices attachés à la nature humaine sont enflammés par des causes morales immuables. Et même si certains individus parviennent à échapper à la contagion, un gouvernement avisé ne saurait trop se mettre en garde contre les entreprises d’une société toujours prête à se liguer en faction et qui, tant qu’elle agit comme société, sera toujours animée par l’ambition, l’orgueil, la vengeance et l’esprit de persécution.
Le tempérament de la religion est grave et sérieux ; et c’est là le caractère qu’on exige des prêtres, qui les astreint à la décence la plus stricte et les préserve d’ordinaire de l’intempérance et d’une conduite irrégulière. La gaieté, et à plus forte raison les excès de plaisir, leurs sont interdits. Il s’agit là, peut-être, de la seule vertu dont ils soient redevables à leur profession. [Hume est ironique. Voir sa critique des « vertus monacales » dans l’Enquête sur les principes de la morale (IX, I).] Il est vrai encore que dans les religions fondées sur des principes spéculatifs et où les discours publics font partie des services religieux, on peut supposer que les gens d’Eglise auront une grande part aux connaissances du temps ; quoiqu’il soit certain que leur goût pour l’éloquence sera toujours supérieur à leur pénétration en matière de raisonnement et de philosophie. Mais s’il en est parmi eux qui possèdent ces autres belles vertus que sont l’humanité, la douceur et la modération – et ils sont sans doute très nombreux – ils ne le doivent pas au génie de leur vocation, mais à la nature ou à la réflexion.
Les anciens Romains, pour prévenir l’influence excessive du caractère ecclésiastique, avaient trouvé un expédient assez judicieux : ils avaient interdit par une loi l’accès au sacerdoce à toute personne âgée de moins de cinquante ans. Dion, Hal. Lib. I [Denys d’Halicarnasse, Antiquités romaines, 2.21.] On présume que demeurer laïque jusqu’à cet âge est propre à fixer le caractère. [Ce paragraphe fut ajouté dans l’édition H (1753).]

pp.408-410 des Essais moraux, politiques et littéraires (édition complète des essais de Hume, trad. Gilles Robel, PUF, 2001)

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