Lexique, lettres G à N

lettres A à F

Géométrie
Gouvernement
Goût
Habitude
Haine
Hasard
Histoire
Humanité
Humilité
Hypothèse
Idée
Identité
Imagination
Impression
Inférence
Infini
Intérêt
Jugement
Justice
Liberté
Logique
Loi
Mémoire
Métaphysique
Miracle
Mode
Moi
Morale
Moralité
Mouvement
Nature
Nécessité
Norme

lettres O à V

 

GEOMETRIE (geometry) : voir Traité, tome I, 2ème partie, section IV.

GOUVERNEMENT (governement) : « En traitant des passions [dans le livre II], nous avons remarqué que les hommes sont puissamment gouvernés par l’imagination et qu’ils proportionnent leurs affections plus selon le jour sous lequel un objet leur apparaît que selon sa valeur réelle et intrinsèque. Ce qui nous frappe par une idée forte et vive prévaut couramment sur ce qui se trouve sous un jour plus sombre et seule une grande supériorité de valeur est capable de compenser cet avantage. Or, comme toute chose qui nous est contiguë, soit dans l’espace, soit dans le temps, nous frappe avec une telle idée, elle a un effet proportionné sur la volonté et les passions et opère couramment avec plus de force qu’un objet qui se trouve sur un jour plus lointain et plus obscur. Quoique nous puissions pleinement nous convaincre que le deuxième objet surpasse le premier, nous ne sommes pas capables de régler nos actions par ce jugement mais nous cédons aux sollicitations de nos passions qui plaident toujours en faveur de ce qui est proche et contigu. […]La seule difficulté est donc de trouver cet expédient qui guérirait les hommes de leur faiblesse naturelle et les mettrait dans la nécessité d’observer les lois de justice et d’équité malgré leur violente propension à préférer le proche au lointain. Il est évident que ce remède ne pourra jamais être efficace s’il ne corrige pas cette propension et, comme il est impossible de changer ou de corriger quelque chose d’important dans notre nature, le plus que nous puissions faire est de changer notre situation et les circonstances dans lesquelles nous sommes et de faire en sorte que l’obéissance aux lois de la justice soit notre plus proche intérêt et leur violation notre intérêt le plus lointain. Mais, comme ce remède est impraticable pour tous les hommes, il ne peut concerner qu’une minorité que nous intéressons ainsi directement à l’exécution de la justice. Ce sont ceux que nous appelons les magistrats civils et leurs ministres, nos gouvernants et dirigeants qui, étant indifférents à la plus grande partie de l’Etat, n’ont aucun intérêt ou n’ont qu’un intérêt lointain à chaque acte d’injustice et qui, étant satisfaits de leur condition présente et de leur rôle dans la société, ont un intérêt immédiat à ce que la justice soit exécutée, ce qui est si nécessaire au maintien de la société. C’est donc là l’origine du gouvernement civil et de la société. Les hommes ne sont pas capables de guérir radicalement, soit en eux-mêmes, soit chez les autres, cette étroitesse d’âme qui les fait préférer le présent au lointain. Ils ne peuvent changer leur nature. Tout ce qu’ils peuvent faire, c’est changer leur situation et faire que l’obéissance à la justice soit l’intérêt immédiat de certaines personnes particulières et sa violation leur intérêt lointain. Ces personnes, donc, ne sont pas seulement induites à observer ces règles dans leur propre conduite, elles sont aussi induites à contraindre les autres à la même régularité et à imposer les décrets d’équité à toute la société.» (Traité, III, II, VII) ; « Bien que le gouvernement soit une invention très avantageuse et même, en certaines circonstances, absolument nécessaire aux hommes, elle n’est pas nécessaire dans toutes les circonstances et il n’est pas impossible aux hommes de maintenir la société pour un certain temps sans avoir recours à une telle invention. Les hommes, il est vrai, ont toujours très tendance à préférer l’intérêt présent à l’intérêt distant et éloigné et il ne leur est pas facile de résister à la tentation d’un avantage dont ils peuvent jouir immédiatement en craignant un mal qui se trouve à distance d’eux. Mais cette faiblesse se voit moins quand les possessions et les plaisirs de la vie sont peu nombreux et de faible valeur comme c’est toujours la cas dans l’enfance de la société. Un Indien n’est que peu tenté de déposséder un autre de sa hutte ou de lui voler son arc puisqu’il est déjà pourvu des mêmes avantages ; et la plus grande chance qui peut favoriser l’un sur l’autre à la chasse et à la pêche n’est qu’accidentelle et temporaire et elle ne tend que faiblement à troubler la société. » (Traité, III, II, VIII) ; « Le temps et la coutume donnent de l’autorité à toutes les formes de gouvernement et à toutes les dynasties de princes et ce pouvoir, qui était d’abord fondé sur la violence et l’injustice, devient avec le temps légal et obligatoire. L’esprit n’en reste pas là mais, retournant sur ses pas, il transfère à leurs prédécesseurs et à leurs ancêtres ce droit qui est naturellement attribué à la postérité parce qu’ils sont reliés et unis dans l’imagination. L’actuel roi de France [Louis XV] fait d’Hugues Capet un prince plus légitime que Cromwell, tout comme la liberté établie des Hollandais n’est pas une justification négligeable de leur résistance obstinée à Philippe II. » (Traité, III, II, X). Voir JUSTICE, SOCIETE.

GOÛT (taste) : « Personne n’a jamais été capable de dire ce qu’est l’esprit (wit) et de montrer pourquoi tel système de pensée doit recevoir cette dénomination et pourquoi tel autre doit être rejeté. C’est seulement par le goût que nous en décidons et nous ne possédons aucun autre critère à partir duquel nous puissions former un jugement de ce genre. Or qu’est-ce que ce goût à partir duquel le véritable esprit et le faux esprit reçoivent en quelque sorte leur être et sans lequel aucune pensée ne peut avoir le titre de l’une ou l’autre de ces dénominations ? Ce n’est manifestement rien qu’une sensation de plaisir qui vient du véritable esprit et une sensation de gêne qui vient du faux, sans que nous soyons capables de dire quelles sont les raisons de ce plaisir et de cette gêne. » (Traité, II, I, VII). Voir JUGEMENT.

HABITUDE (habit) : « Nous avons, sans nous en apercevoir, découvert une nouvelle relation entre la cause et l’effet […] Cette relation est leur CONJONCTION CONSTANTE. Contiguïté et succession ne suffisent pas à nous faire affirmer que deux objets sont cause et effet, à moins que nous nous apercevions que ces deux relations se conservent dans plusieurs cas […] Cette connexion nécessaire […]que des objets semblables ont toujours été placés dans des relations semblables de contiguïté et de succession ; et il semble évident, du moins à première vue, que, par ce moyen, nous ne puissions jamais découvrir une nouvelle idée, et que nous ne nous puissions que multiplier les objets de notre esprit, non les étendre. » (Traité, I, III, VI) ; « J’observe que l’impression présente n’a pas cet effet [la croyance] par son propre pouvoir et sa propre efficacité, et quand on la considère comme une perception seule, limitée au moment présent. Je trouve qu’une impression dont je ne puis, à sa première apparition, tirer aucune conclusion, peut par la suite devenir le fondement d’une croyance, quand j’ai eu l’expérience de ses conséquences habituelles. Dans chaque cas, nous devons avoir observé la même impression dans des cas passés, et l’avoir trouvée constamment en conjonction avec une autre impression. Cela est confirmé par une telle multitude d’expériences qu’il n’y a pas le moindre doute. […]Or comme nous appelons ACCOUTUMANCE tout ce qui procède d’une répétition passée sans aucun nouveau raisonnement ni aucune nouvelle conclusion, nous pouvons établir comme une vérité certaine que toute la croyance qui s’ensuit d’une impression présente vient uniquement de cette origine. Quand nous sommes accoutumés à voir deux impressions jointes l’une à l’autre, l’apparition ou l’idée de l’une porte immédiatement à l’idée de l’autre. » (Traité, I, III, VIII) ; « L’idée de cause et d’effet provient de l’expérience qui, en nous présentant certains objets constamment joints l’un à l’autre, produit une telle habitude de les considérer dans cette relation que nous ne pouvons les considérer en aucune autre sans nous faire sensiblement violence. » (Traité, I, III, XI) ; « nous pouvons noter que le fait de supposer que le futur ressemblera au passé ne se fonde sur aucune espèce d’argument, mais qu’il dérive entièrement de l’habitude par laquelle nous sommes déterminés à attendre pour le futur la même suite d’objets que celle à laquelle nous avons été accoutumés. Cette habitude, ou détermination à transférer le passé au futur, est entière et parfaite et, par conséquent, la première impulsion de l’imagination, dans cette espèce de raisonnement, est dotée des mêmes qualités. » (Traité, I, III, XII) ; « Ce qui est naturel et essentiel à une chose est, d’une certaine manière, attendu ; et ce qui est attendu fait moins impression et paraît avoir une portée moindre que ce qui est inhabituel et extraordinaire. » (Traité, I, IV, VI). Voir CAUSALITE, CONNAISSANCE, CROYANCE, INFERENCE.

HAINE (hate) : voir AMOUR.

HASARD (chance) : « …le hasard n’est rien de réel en lui-même et, à proprement parler, n’est que la négation d’une cause, son influence sur l’esprit est contraire à celle de la causalité, et il lui est essentiel de laisser l’imagination parfaitement indifférente de considérer soit l’existence, soit la non-existence, de l’objet qui est regardé comme contingent. Une cause trace la route à notre pensée pour envisager certains objets dans certaines relations. Le hasard peut seulement détruire cette détermination de la pensée et laisser l’esprit dans son état naturel d’indifférence, état dans lequel, en l’absence d’une cause, il est immédiatement replacé. Donc, puisqu’une entière indifférence est essentielle au hasard, aucun hasard ne peut être supérieur à un autre que s’il est composé d’un nombre supérieur de chances égales. En effet, si nous affirmons qu’un hasard peut, de quelque autre manière, être supérieur à un autre, nous devons en même temps affirmer qu’il y a quelque chose qui lui donne la supériorité et qui détermine l’événement dans un sens plutôt que dans un autre ; ce qui veut dire, en d’autres termes, que nous devons admettre une cause et supprimer l’hypothèse du hasard que nous avions d’abord établie. Une parfaite et totale indifférence est essentielle au hasard et une totale indifférence ne peut jamais en elle-même être supérieure ou inférieure à une autre. Cette vérité n’est pas particulière à mon système, elle est reconnue par tous ceux qui font des calculs sur les chances (chances). Et il faut ici remarquer que, quoique le hasard et la causalité soient directement contraires, il nous est pourtant impossible de concevoir cette combinaison de chances qui est requise pour rendre un hasard supérieur à un autre sans supposer un mélange de causes parmi les chances, et la conjonction d’une nécessité sur certains points avec une totale indifférence sur d’autres. […]Ainsi, à moins d’admettre qu’il y a certaines causes qui font tomber le dé, lui conservent sa forme dans sa chute, et le font retomber sur l’une des faces, nous ne pouvons faire aucun calcul sur les lois du hasard. Mais en supposant l’opération de ces causes, et en supposant également que tout le reste est indifférent et déterminé par le hasard, il est aisé d’arriver à la notion d’une combinaison supérieure de chances. Un dé, qui a quatre faces marquées d’un certain nombre de points, et seulement deux faces marquées d’un autre nombre de points, nous offre un exemple évident et facile de cette supériorité. L’esprit est ici limité par les causes à tel nombre précis de cas et à telle qualité précise de ces cas et, en même temps, il est indéterminé quant au choix d’un cas particulier [parmi ceux qui ont une chance de survenir]. ». (Traité, I, III, XI). Note : les mots « chance » et « hasard » renvoient tous les deux au même mot anglais, qui est chance. Voir PROBABILITE.

HISTOIRE (history) : « Quiconque considère l’histoire des différentes nations du monde, leurs révolutions, leurs conquêtes, leur essor et leur déclin, la manière dont les gouvernements particuliers ont été établis et le droit à la succession qui se transmettait d’une personne à une autre, apprendra bientôt à traiter très clairement toutes les discussions sur les droits des princes et sera convaincu qu’une stricte adhésion à des règles générales et une loyauté rigide envers des personnes et des familles particulières, vertus auxquelles certains peuples donnent une valeur si haute, sont des vertus qui tiennent moins de la raison que de la bigoterie et de la superstition. Sur ce point, l’étude de l’histoire confirme les raisonnements de la véritable philosophie qui, nous montrant les qualités originelles de la nature humaine, nous apprend à considérer que les controverses politiques ne peuvent se trancher dans la plupart des cas et qu’elles sont subordonnées aux intérêts de la paix et de la liberté. » (Traité, III, II, X) ; « Les histoires des royaumes sont plus intéressantes que les histoires domestiques, celles des grands empires plus que celles des petites cités et principautés, celles des guerres et des révolutions plus que celles de la paix et de l’ordre. Nous sympathisons avec les personnes qui souffrent dans tous les sentiments variés qui concernent leur sort. L’esprit est occupé par une multitude d’objets et par les fortes passions qui se déploient et cette occupation, cette agitation de l’esprit est communément agréable et amusante. La même théorie explique l’estime et les égards que nous avons pour les hommes qui ont des talents et des aptitudes extraordinaires. Le bonheur et le malheur des multitudes sont liés à leurs actions. Tout ce qu’ils entreprennent est important et retient notre attention. Rien de ce qui les concerne n’est négligé ou méprisé. Quand une personne peut éveiller ces sentiments, elle acquiert aussitôt notre estime, à moins que d’autres circonstances de son caractère ne la rendent odieuse et désagréable. » (Traité, III, III, IV). Voir EXPERIENCE, HABITUDE, INFERENCE, INTERET.

HUMANITE (mankind) : « En général, on peut affirmer qu’il n’existe pas dans les esprits humains une passion telle que cet amour de l’humanité, uniquement comme tel, indépendamment de qualités personnelles, de services ou de relations à nous-mêmes. Il est vrai, il n’est pas d’humain ni d’ailleurs de créature sensible dont le bonheur ou le malheur ne nous affecte dans une certaine mesure quand ils se trouvent près de nous et apparaissent sous de vives couleurs mais cela provient uniquement de la sympathie et ce n’est pas une preuve de cette affection universelle pour l’humanité puisque cet intérêt s’étend au-delà de notre propre espèce. L’affection entre les sexes est une passion évidemment implantée dans la nature humaine et cette passion n’apparaît pas seulement sans ses symptômes propres mais aussi en enflammant tout autre principe d’affection et en éveillant un amour plus fort de la beauté, de l’esprit et de la bonté que celui qui en découlerait autrement. S’il y avait un amour universel entre toutes les créatures humaines, il apparaîtrait de la même manière. Un degré d’une bonne qualité causerait une plus forte affection que le même degré d’une mauvaise qualité ne cause de haine, contrairement à ce que révèle l’expérience. Les tempéraments des hommes sont différents et certains ont une propension aux affections tendres, d’autres aux affections plus rudes mais, dans l’ensemble, nous pouvons affirmer que l’homme, en général, ou la nature humaine, n’est rien que l’objet de l’amour et de la haine, et il faut quelque autre cause qui, par une double relation d’impressions et d’idées, puisse exciter ces passions. C’est en vain que nous tenterions d’éluder cette hypothèse. Il n’est aucun phénomène qui indique une telle affection tendre pour les hommes indépendamment de leur mérite et de toute autre circonstance. Nous aimons la compagnie en général mais nous l’aimons comme tout autre amusement. En Italie, un Anglais est un ami ; en Chine, un Européen est un ami et un homme serait peut-être aimé comme tel si nous le rencontrions sur la lune. Mais cela provient uniquement de la relation à nous-mêmes qui, dans ces cas, tire sa force du fait qu’elle se limite à quelques personnes.» (Traité, III, II, I). Note : le terme d’humanité possède deux sens chez Hume. Soit celui d’abstraction, développé ci-dessus, selon lequel l’humanité est un concept de l’entendement et, à ce titre, qu’il n’a pas la puissance requise pour déclencher une passion telle que l’amour (ce qui n’est pas incompatible avec l’exercice de la vertu ou une tendance vers l’intérêt général), soit celui de synonyme de « nature humaine », auquel cas il renvoie à un point de vue spécifiquement humain, d’où sont tirées les distinctions du vice et de la vertu. Voir SYMPATHIE, SOCIETE, VERTU.

HUMILITE (humility) : voir ORGUEIL, PASSION.

HYPOTHESE (hypothesis) : voir PROBABILITE.

IDEE (idea) : « Par idées, j’entends les images affaiblies des impressions dans la pensée et le raisonnement. Telles sont, par exemple, toutes les perceptions excitées par le présent discours, à l’exception seulement de celles qui proviennent de la vue et du toucher, et à l’exception du plaisir immédiat ou du désagrément qu’il peut occasionner» (Traité, I, I, I) ; « les idées sont précédées par d’autres perceptions, plus vives, dont elles dérivent et qu’elles représentent. » (Traité, I, I, I) ; « Toutes les fois que des idées sont des représentations adéquates d’objets, les relations, contradictions et accords des idées sont tous applicables aux objets ; et c’est là, nous pouvons l’observer en général, le fondement de toute connaissance humaine. » (Traité, I, II, II) ; « Toutes nos idées sont les copies de nos impressions. […] Une idée, par sa nature même, est plus faible et plus effacée qu’une impression mais, étant à tout autre égard identique, elle ne saurait impliquer un très grand mystère. Si sa faiblesse la rend obscure, c’est à nous, autant que possible, de remédier à ce défaut en maintenant l’idée ferme et précise, et, tant que nous ne l’aurons pas fait, il est vain de prétendre raisonner et philosopher.» (Traité, I, III, I) ; « Nos idées sont les copies de nos impressions, et elles les représentent dans toutes leurs parties. Quand vous voulez faire varier d’une façon quelconque l’idée d’un objet particulier, vous pouvez seulement accroître ou diminuer sa force et sa vivacité. Si vous apportez un autre changement, elle représente un objet différent ou une impression différente. C’est le cas pour les couleurs. Une nuance particulière d’une couleur peut acquérir un nouveau degré de vivacité ou d’éclat sans aucune autre variation. Mais si vous produisez une autre variation, ce n’est plus la même nuance, la même couleur. De sorte que, comme la croyance ne fait rien d’autre que faire varier la manière dont nous concevons un objet, elle peut seulement donner à nos idées une force et une vivacité additionnelles. Une opinion, ou croyance, peut donc être définie de la façon la plus exacte ainsi : UNE IDEE VIVE RELIEE OU ASSOCIEE A UNE IMPRESSION PRESENTE. […] Mais la croyance est quelque chose de plus qu’une simple idée. C’est une manière particulière de former une idée ; et, comme la même idée peut seulement varier par une variation de ses degrés de force et de vivacité, il s’ensuit, en somme, que la croyance est une idée vive produite par une relation à une impression présente, conformément à la définition précédente. […] On s’apercevra aussi que cette définition est entièrement conforme à la manière de sentir et à l’expérience de tout un chacun. Rien n’est plus évident : les idées auxquelles nous donnons notre assentiment sont plus fortes, plus fermes et plus vives que les vagues rêveries d’un bâtisseur de châteaux [en Espagne] » (Traité, I, III, VII) ; « Au lieu de chercher l’idée dans ces définitions, nous devons la chercher dans l’impression dont elle dérive originellement. Si c’est une idée composée, elle doit provenir d’impressions composées, et si elle simple, d’impressions simples. […] Les idées représentent toujours leurs objets ou impressions, et vice versa des objets sont nécessaires pour donner naissance à toute idée.» (Traité, I, III, XIV) ; « Il existe une attraction ou une association entre les impressions aussi bien qu’entre les idées ; avec toutefois cette différence notable que les idées s’associent par ressemblance, contiguïté et causalité, tandis que les impressions ne s’associent que par ressemblance. » (Traité, II, I, IV) ; « Les idées peuvent être comparées à l’étendue et à la solidité de la matière et les impressions, surtout les impressions de réflexion, peuvent être comparées aux couleurs, aux saveurs, aux odeurs et aux autres qualités sensibles. Les idées n’admettent jamais une union entière mais sont douées d’une sorte d’impénétrabilité par laquelle elles s’excluent les unes les autres et sont capables de former un composé par leur conjonction, non par leur mélange. D’un autre côté, les impressions et les idées sont susceptibles d’une union complète et, semblables aux couleurs, elles peuvent se mêler si parfaitement ensemble que chacune d’elles peut se perdre et contribuer seulement à faire varier l’impression uniforme qui naît de l’ensemble. Certains des plus curieux phénomènes de l’esprit humain dérivent de cette propriété des passions. » (Traité, II, II, VI) ; « …des idées ne peuvent pas s’affecter les uns les autres, soit par comparaison, soit par les passions qu’elles produisent séparément, à moins qu’elles ne soient unies par quelque relation qui puisse causer une transition aisée des idées et, par suite, des émotions ou des impressions qui accompagnent les idées, et qui puisse conserver la première impression dans le passage de l’imagination de l’objet à l’autre. […] Nous trouvons par expérience que le défaut de relation dans les objets ou idées empêche la contrariété naturelle des passions et que la rupture dans la transition de la pensée éloigne les affections l’une de l’autre et empêche leur opposition. C’est la même chose pour la comparaison. De ces deux phénomènes, nous pouvons avec sûreté conclure que la relation des idées doit favoriser la transition des impressions puisque son absence seule est capable de l’empêcher et de séparer des impressions qui auraient naturellement agi l’une sur l’autre. Quand l’absence d’un objet ou d’une qualité supprime un effet habituel ou naturel, on peut avec certitude conclure que sa présence contribue à la production de l’effet. » (Traité, II, II, VIII) ; « …plus l’une de nos idées est générale et universelle, moins elle a de l’influence sur l’imagination. Une idée générale, quoique n’étant rien qu’une idée particulière conçue sous un certain point de vue, est communément plus obscure et cela parce qu’aucune idée particulière par laquelle nous représentons une idée générale n‘est jamais fixée ou déterminée mais qu’elle peut aisément être remplacée par d’autres idées particulières qui serviront également à la représentation. » (Traité, II, III, VI). Voir IMPRESSION, PERCEPTION, SYMPATHIE.

IDENTITE (identity) : « Nous supposons volontiers qu’un objet peut demeurer individuellement le même, quoique plusieurs fois il soit absent et présent aux sens, et nous lui attribuons une identité malgré l’interruption de la perception, chaque fois que nous concluons que, si nous avions constamment gardé le regard ou la main sur lui, il aurait communiqué une perception invariable et ininterrompue. Mais cette conclusion, [qui va] au-delà des impressions de nos sens, ne peut être fondée que sur la connexion de cause à effet ; autrement, nous ne pouvons avoir aucune sécurité que l’objet n’ait pas changé, quelque grande que soit la ressemblance du nouvel objet avec celui qui était antérieurement présent aux sens. Chaque fois que nous découvrons une telle ressemblance parfaite, nous considérons si elle est courante dans cette espèce d’objets ; s’il est possible ou probable qu’une cause ait pu opérer pour produire le changement et la ressemblance ; et, selon ce que nous déterminons sur ces causes et effets, nous formons notre jugement sur l’identité de l’objet. » (Traité, I, III, II) ; « Si donc nos sens nous suggèrent une idée d’existences distinctes, ils doivent transmettre les impressions comme étant ces existences mêmes, par une sorte de tromperie et d’illusion. Sur ce point, nous pouvons observer que toutes les sensations sont éprouvées par l’esprit telles qu’elles sont réellement [c’est-à-dire en tant que sensations ou perceptions], et que, lorsque nous doutons si elles se présentent elles-mêmes comme des objets distincts ou si elles ne sont que des impressions, la difficulté ne concerne pas leur nature, mais leurs relations et leur situation. Or, si les sens nous présentaient nos impressions comme extérieures et indépendantes de nous-mêmes, les objets et nous-mêmes devrions nous manifester à nos sens ; sinon la comparaison ne serait pas possible par ces facultés. La difficulté est donc celle-ci : dans quelle mesure sommes-nous nous-mêmes les objets de nos sens ? Il est certain qu’il n’existe pas, en philosophie, de question plus abstruse que celle qui concerne l’identité et la nature du principe d’unité qui constitue une personne. Loin d’être capables, par nos seuls sens, de résoudre cette question, nous devons avoir recours à la plus profonde métaphysique pour y donner une réponse satisfaisante ; et, dans la vie courante, il est évident que ces idées de moi et de personne ne sont jamais très fixées ni très déterminées. Il est donc absurde d’imaginer que les sens puissent jamais distinguer entre nous-mêmes et les objets extérieurs.» (Traité, I, IV, II) ; « L’identité que nous attribuons à l’esprit de l’homme est une identité fictive du même genre que celle que nous attribuons aux corps végétaux et animaux. Elle ne peut donc avoir une origine différente. Elle doit procéder d’une semblable opération de l’imagination [la conjonction constante] sur des objets semblables. » (Traité, I, IV, VI) ; « …toutes les questions délicates et subtiles sur l’identité personnelle ne peuvent jamais être tranchées et elles doivent être considérées comme des difficultés grammaticales plutôt que philosophiques. L’identité dépend des relations d’idées, et ces relations produisent l’identité au moyen de la transition facile qu’elles occasionnent. Mais comme les relations et la facilité de la transition peuvent diminuer par degrés insensibles, nous n’avons pas de critère exact pour pouvoir trancher une discussion sur le moment où elles acquièrent ou perdent le droit de se voir attribuer le mot identité. Toutes les discussions sur l’identité d’objets reliés sont purement verbales, sauf dans la mesure où la relation des parties donne naissance à une fiction, un principe imaginaire d’union, comme nous l’avons déjà observé.» (Traité, I, IV, VI). Voir EXISTENCE, MOI, MEMOIRE, PERCEPTION.

IMAGINATION (imagination) : « C’est une maxime établie en métaphysique que tout ce que l’esprit conçoit clairement renferme l’idée d’existence possible, ou en d’autres termes, que rien de ce que nous imaginons n’est absolument impossible. Nous pouvons former l’idée de montagne d’or, et, de là, conclure qu’une telle montagne peut actuellement exister. Nous ne pouvons former aucune idée d’une montagne sans vallée, et nous la regardons donc comme impossible. » (Traité, I, II, II) ; « Quand j’oppose l’imagination à la mémoire, j’entends la faculté par laquelle nous formons nos idées plus faibles. Quand je l’oppose à la raison, j’entends la même faculté, dont j’exclus seulement nos raisonnements démonstratifs et nos raisonnements probables. Quand je ne l’oppose à aucune des deux, il est indifférent que l’on prenne ce mot au sens large ou au sens restreint, ou du moins le contexte en expliquera suffisamment la signification. » (Traité, I, III, IX) ; « L’assistance est mutuelle entre le jugement et la fantaisie, aussi bien qu’entre le jugement et la passion ; et que non seulement la croyance donne de la vigueur à l’imagination, mais [aussi] qu’une imagination vigoureuse et forte est, de tous les talents, le plus propre à produire croyance et autorité.» (Traité, I, III, X) ; « La fantaisie […] emprunte toutes ses idées à une perception antérieure. » (Traité, I, IV, II) ; « Je dois distinguer dans l’imagination les principes permanents, irrésistibles et universels, comme la transition coutumière des causes aux effets et des effets aux causes, des principes changeants, faibles et irréguliers, comme ceux dont je viens juste de m’occuper. Les premiers sont les fondements de toutes nos pensées et actions, de telle sorte que s’ils étaient supprimés, la nature humaine périrait et s’effondrerait immédiatement. Les secondes, pour l’humanité, ne sont ni inévitables ni nécessaires, et ils ne sont pas aussi utiles pour la conduite de la vie ; au contraire, on observe qu’ils ne se trouvent que dans les esprits faibles et que, étant opposés aux autres principes de l’accoutumance et du raisonnement, ils peuvent être facilement renversés par un contraste et une opposition convenables. Pour cette raison, les premiers sont acceptés par la philosophie et les seconds rejetés. Celui qui conclut que quelqu’un se trouve près de lui quand il entend une voix articulée dans l’obscurité raisonne justement et naturellement, quoique cette conclusion ne dérive que de l’accoutumance qui fixe et avive l’idée d’une créature humaine en raison de sa conjonction habituelle avec l’impression présente. Mais on dira peut-être que celui qui, dans l’obscurité, est tourmenté par l’appréhension des spectres, raisonne et qu’il raisonne naturellement aussi. Mais alors, c’est dans le même sens que l’on doit dire qu’une maladie est naturelle, en tant que provenant de causes naturelles, bien qu’elle soit contraire à la santé, l’état humaine le plus agréable et le plus naturel. » (Traité, I, IV, IV) ; « L’imagination et les affections ont entre elles une union étroite et que rien de ce qui affecte l’une ne peut être entièrement indifférent aux autres. Lorsque nos idées du bien et du mal acquièrent une nouvelle vivacité, les passions deviennent plus violentes et marchent de pair avec l’imagination dans toutes ses variations. » (Traité, II, III, VI). Voir MEMOIRE.

IMPRESSION (impression) : « Les perceptions qui entrent avec le plus de force et de violence, nous pouvons les nommer impressions ; et sous ce terme, je comprends toutes nos sensations, passions et émotions, telles qu’elles font leur première apparition dans l’âme. » (Traité, I, I, I) ; « Les impressions peuvent être divisées en deux genres, les impressions de SENSATION et les impressions de REFLEXION. Le premier genre naît originellement dans l’âme de causes inconnues. Le second genre est, dans une large mesure, dérivé de nos idées, et cela dans l’ordre suivant : une impression frappe d’abord les sens et nous fait percevoir du chaud ou du froid, la soif ou la faim, le plaisir ou la douleur, d’un genre ou d’un autre. De cette impression, l’esprit fait une copie qui demeure après que l’impression a cessé, et c’est ce que nous appelons une idée. Cette idée de plaisir ou de douleur, quand elle revient dans l’âme, produit les nouvelles impressions de désir et d’aversion, d’espoir ou de crainte, qui peuvent être proprement appelées impressions de réflexion, puisqu’elles en dérivent. » (Traité, I, I, II) ; « Toutes les impressions sont claires et précises, les idées, qui sont leurs copies, doivent être de même nature et ne peuvent jamais, sinon par notre faute, contenir rien de si obscur et compliqué. Une idée, par sa nature même, est plus faible et plus effacée qu’une impression mais, étant à toute autre égard identique, elle ne saurait impliquer un très grand mystère.» (Traité, I, III, I) ; « Pour ce qui est des impressions qui proviennent des sens, leur cause ultime est, à mon opinion, parfaitement inexplicable par la raison humaine, et il sera toujours impossible de décider avec certitude si elles proviennent immédiatement de l’objet, ou si elles sont produites par le pouvoir créateur de l’esprit, ou si elles dérivent de l’auteur de notre être. De toute façon, une telle question n’est pas importante pour notre présent dessein. Nous pouvons tirer des inférences de la cohérence de nos perceptions, qu’elles soient vraies ou fausses, qu’elles représentent la nature exactement ou qu’elles ne soient que de pures illusions des sens.» (Traité, I, III, V) ; « toutes les impressions, externes et internes, passions, affections, sensations, douleurs et plaisirs sont originellement sur le même pied, et que, quelques autres différences que nous puissions observer entre elles, elles apparaissent toutes, sous leur vraie couleur, comme des impressions ou des perceptions. Et, en vérité, à bien considérer la question, il n’est guère possible qu’il en soit autrement, et il n’est pas concevable que nos sens soient plus capables de nous tromper sur la situation et sur les relations que sur la nature de nos impressions. En effet, puisque toutes les actions et toutes les sensations de l’esprit nous sont connues par la conscience, elles doivent nécessairement paraître en tout point ce qu’elles sont et être ce qu’elles paraissent ? Tout ce qui entre dans l’esprit, étant en réalité une perception, il est impossible que quelque chose paraisse différent au sentiment. Ce serait supposer que même quand nous sommes le plus intimement conscients, nous puissions nous tromper. » (Traité, I, IV, II) ; « La mémoire, les sens et l’entendement sont […] tous fondés sur l’imagination, sur la vivacité de nos idées. » (Traité, I, IV, VI) ; « Les impressions originales, ou impressions de sensation, sont celles qui naissent dans l’âme, sans perception antérieure, de la constitution du corps, des esprits animaux ou de l’application d’objets aux organes extérieurs. Les impressions secondaires, ou réflexives, sont celles qui procèdent de certaines des impressions originales, soit immédiatement, soit par l’interposition de leurs idées. Du premier genre sont toutes les impressions des sens et toutes les douleurs et plaisirs corporels ; du second genre sont les passions et les autres émotions qui leur ressemblent. […]Les impressions réflexives peuvent être divisées en deux genres, à savoir les calmes et les violentes. Du premier genre est le sens de la beauté et de la laideur des actions, de la composition et des objets extérieurs. Du second genre sont les passions de l’amour et de la haine, du chagrin et de la joie, de l’orgueil et de l’humilité. » (Traité, II, I, I). Voir table des catégories, IDEES, PASSION, PERCEPTION.

INFERENCE (inference) : « Quand, à partir des causes, nous inférons des effets, nous devons établir l’existence de ces causes, et nous n’avons que deux façons de le faire : soit par une perception immédiate de notre mémoire ou de nos sens, soit par une inférence à partir d’autres causes dont nous devons, à leur tour, nous assurer de la même manière, soit par une impression présente, soit par une inférence à partir de leurs causes, et ainsi de suite, jusqu’à ce que nous arrivions à quelque objet que nous voyons ou dont nous nous souvenons. Il nous est impossible de poursuivre nos inférences in infinitum, et la seule chose qui puisse les arrêter, c’est une impression de la mémoire ou des sens, au-delà de laquelle il n’y a plus lieu de douter ou de faire des recherches. » (Traité, I, III, IV) ; « C’est donc seulement par EXPERIENCE que nous pouvons inférer l’existence d’un objet de celle d’un autre. La nature de l’expérience est celle-ci : nous nous souvenons d’avoir eu de fréquents exemples de l’existence d’objets d’une espèce, et nous nous souvenons aussi que les individus d’une autre espèce d’objets les ont toujours accompagnés, et ont existé dans un ordre régulier de contiguïté et de succession par rapport à eux. Ainsi, nous nous souvenons d’avoir vu cette espèce d’objet que nous nommons flamme et d’avoir senti cette espèce de sensation que nous nommons chaleur. Nous rappelons également à l’esprit leur constante conjonction dans tous les cas passés. Sans plus de cérémonie, nous nommons l’une cause et l’autre effet, et inférons l’existence de l’un de l’existence de l’autre. Dans tous les cas à partir desquels nous sommes instruits de la conjonction de causes particulières et d’effets particuliers, à la fois les causes et les effets ont été perçus par les sens et nous nous en souvenons ; mais ; dans tous les cas où nous raisonnons sur eux, c’est seulement l’un que nous percevons ou dont nous nous souvenons, et l’autre se donne en conformité avec notre expérience passée. » (Traité, I, III, VI) ; « La raison ne peut jamais nous montrer la connexion d’un objet avec un autre, même aidée par l’expérience et par l’observation de leur conjonction constante dans tous les cas passés. Quand l’esprit, donc, passe de l’idée ou de l’impression d’un objet à l’idée d’un autre, ou croyance en cet autre, il n’est pas déterminé par la raison, mais par certains principes qui associent entre elles les idées de ces objets, et les unissent dans l’imagination. Si les idées n’avaient pas plus d’union dans la fantaisie que les objets semblent en avoir par rapport à l’entendement, nous ne pourrions jamais tirer aucune inférence des causes aux effets, ni faire reposer notre croyance sur aucune chose de fait. L’inférence dépend donc uniquement de l’union des idées. » (Traité, I, III, VI) ; « Un paysan ne peut donner de meilleure raison de l’arrêt d’une horloge ou d’une montre que de dire qu’habituellement elle ne va pas bien ; mais un homme de l’art perçoit facilement que la même force dans le ressort ou le balancier a toujours la même influence sur les rouages, mais échoue à produire son effet habituel, peut-être en raison d’un grain de poussière qui arrête tout le mouvement. A partir de l’observation de plusieurs cas du même type, les philosophes forment une maxime : la connexion entre les causes et les effets est également nécessaire et son incertitude apparente provient dans certains cas de la secrète opposition de causes contraires. Quelles que soient les différences d’explication de la contrariété des événements par les philosophes et le vulgaire, leurs inférences à partir de cette contrariété sont toujours du même genre et se fondent sur les mêmes principes. Une contrariété d’événements dans le passé peut nous donner une sorte de croyance hésitante pour le futur […] Quand la conjonction de deux objets est fréquente sans être entièrement constante, l’esprit est déterminé à passer d’un objet à un autre, mais pas avec une habitude aussi entière que quand l’union est ininterrompue et que tous les cas rencontrés sont uniformes et de la même étoffe. Nous découvrons par expérience courante, dans nos actions aussi bien que dans nos raisonnements, qu’une constante persévérance au cours de la vie produit une forte inclination et une forte tendance à continuer dans le futur, même s’il y a des habitudes de degrés inférieurs proportionnels aux degrés inférieurs de stabilité et d’uniformité de notre conduite. » (Traité, I, III, XII) ; « La connexion nécessaire entre les causes et les effets est le fondement de notre inférence des unes aux autres. Le fondement de notre inférence est la transition qui naît de l’union par accoutumance. Il s’agit de la même chose. » (Traité, I, III, XIV). Voir CAUSALITE, HABITUDE, IMPRESSION.

INFINI (infinity) : « Il est universellement admis que la capacité de l’esprit est limitée et qu’elle ne saurait jamais parvenir à une conception pleine et adéquate de l’infini ; et si ce n’était pas admis, ce serait suffisamment évident par les plus manifestes observations et expériences. » (Traité, I, II, I). Voir ETENDUE, TEMPS.

INJUSTICE (injustice) : voir JUSTICE.

INTERET (interest) : « Il est certain qu’aucune affection de l’esprit humain n’a à la fois une force suffisante et une orientation voulue pour contrebalancer l’amour du gain et transformer les hommes en bons membres de la société en les faisant s’abstenir des possessions d’autrui. La bienveillance envers les étrangers est trop faible pour cette fin et, pour ce qui est des autres passions, elles enflamment plutôt cette avidité quand nous observons que plus grandes sont nos possessions, plus nous sommes capables de satisfaire nos appétits. Il n’existe donc aucune passion capable de réprimer l’affection intéressée, sinon l’affection elle-même par un changement de son orientation. Or ce changement doit nécessairement intervenir à la moindre réflexion puisqu’il est évident que la passion est beaucoup mieux satisfaite quand elle est limitée que quand elle est libre et que, en maintenant la société, nous favorisons beaucoup plus l’acquisition de possessions que dans l’état de solitude et d’abandon qui résulte de la violence et de la licence universelle. La question de la méchanceté ou de la bonté de la nature humaine n’entre donc pas le moins du monde dans l’autre question qui concerne l’origine de la société et il n’y a rien d’autre à considérer que les degrés de la sagacité et de la folie des hommes. En effet, que la passion de l’intérêt personnel (self-interest) soit jugée vicieuse ou vertueuse, c’est du pareil au même puisqu’elle seule se limite ; de sorte que, si elle est vertueuse, les hommes deviennent sociaux par leur vertu, et si elle est vicieuse, leur vice a le même effet.» (Traité, III, II, II) ; « Votre blé est mûr aujourd’hui, le mien le sera demain. Il serait profitable pour nous deux que je travaille avec vous aujourd’hui et que vous m’aidiez demain. Je n’ai aucune bienveillance pour vous et je sais que vous en avez aussi peu pour moi. Je ne me donnerai donc aucune peine pour vous et, si je travaillais avec vous pour mon propre intérêt, en attendant une aide en retour, je sais que je serais déçu et que c’est en vain que je me reposerais sur votre gratitude. C’est la raison pour laquelle je vous laisse travailler seul. Vous me traitez de la même manière. Les saisons passent et nous perdons tous les deux nos moissons par manque de confiance et d’assurance mutuelles. Tout cela est l’effet des principes naturels et des passions inhérentes à la nature humaine et, comme ces passions et ces principes sont inaltérables, on peut penser que notre conduite, qui dépend de ces principes et de ces passions, l’est aussi et que c’est en vain que les moralistes ou les politiques tenteraient de nous modifier ou de changer le cours habituel de nos actions pour l’accorder avec l’intérêt public. Et, en vérité, si le succès de leur dessein dépendait de leur succès à corriger l’égoïsme et l’ingratitude des hommes, ils ne feraient aucun progrès, à moins d’être aidés par le Tout-puissant qui est seul capable de refaçonner l’esprit humain et de changer ses caractères (characters) sur des points aussi fondamentaux. Tout ce à quoi ils peuvent prétendre, c’est de donner une nouvelle direction à ces passions naturelles et de nous apprendre que nous pouvons mieux satisfaire nos appétits d’une manière oblique et artificielle que par leur mouvement irréfléchi et impétueux. J’apprends de cette façon à rendre service à autrui sans avoir pour lui de réelle bienveillance car je prévois qu’il me rendra le même service dans l’espoir d’un autre service du même genre et pour maintenir la même réciprocité de bons offices avec moi ou avec les autres. Et, par suite, quand je lui ai rendu service et qu’il est en possession d’un avantage résultant de mon action, il est conduit à exécuter sa part, prévoyant les conséquences de son refus. » (Traité, III, II, V). Voir JUSTICE, SOCIETE.

JUGEMENT (judgement) : « Nous jugeons des objets plutôt par comparaison que par leur mérite réel et intrinsèque ; et quand nous ne pouvons pas les mettre en valeur par quelque contraste, nous sommes mêmes portés à négliger ce qu’ils contiennent d’essentiellement bon. » (Traité, II, I, VI) ; « Les hommes tiennent toujours compte des sentiments d’autrui pour se juger eux-mêmes. » (Traité, II, I, VIII) ; « Le jugement d’un sot est le jugement d’une autre personne aussi bien que le jugement d’un sage et il est seulement inférieur par son influence sur notre propre jugement. […] Tout dans le monde est jugé par comparaison. Ce qui est une immense fortune pour un gentilhomme est une misère pour un prince. Un paysan se jugerait heureux d’une terre qui ne fournit pas le nécessaire à un gentilhomme. Quand un homme s’est accoutumé à un train de vie brillant ou qu’il s’en juge digne par sa naissance et sa qualité, tout ce qui est inférieur à ce train de vie lui est désagréable et même humiliant et c’est avec grand soin qu’il cache ses prétentions à une meilleure fortune. » (Traité, II, I, X) ; « Nous jugeons des actions sur leur intention et, selon que celle-ci est bonne ou mauvaise, elles deviennent causes d’amour ou de haine. » (Traité, II, II, III). « Les hommes sont si peu gouvernés par la raison dans leurs sentiments et leurs opinions qu’ils jugent toujours des objets davantage par comparaison que par leur mérite et leur valeur intrinsèques. Quand l’esprit considère un degré de perfection ou est accoutumé à le faire, toute chose qui n’atteint pas ce degré, même si elle est en réalité estimable, a cependant le même effet sur les passions que si elle était défectueuse et mauvaise. C’est une qualité originelle de l’âme, semblable à ce dont nous faisons quotidiennement l’expérience dans notre corps. Qu’on réchauffe une main et qu’on refroidisse l’autre main et la même eau, au même moment, semblera à la fois chaude et froide selon la disposition des différents organes. Un faible degré d’une qualité qui succède à un degré plus fort produit la même sensation que s’il était moindre qu’il n’est en réalité et, même parfois, il produit la sensation de la qualité contraire. Une faible souffrance qui suit une violente souffrance semble n’être rien ou, plutôt, devient un plaisir, comme, d’un autre côté, une violente souffrance qui suit une faible souffrance est doublement douloureuse et pénible. » (Traité, II, II, VIII). Voir GOÛT, PASSION.

JUSTICE (justice) : « Quand une personne nous cause un tort, nous avons tendance à l’imaginer coupable et c’est avec une extrême difficulté que nous admettons sa justice et son innocence. C’est la preuve claire que, indépendamment de l’opinion d’injustice, un mal ou un déplaisir a une tendance naturelle à exciter notre haine et que c’est ensuite que nous cherchons des raisons qui puissent justifier et affermir la passion. Ici, l’idée d’injustice ne produit pas la passion mais en provient. » (Traité, II, II, III) ; « Nous n’avons pas de motif réel et universel d’observer les lois de l’équité, sinon l’équité même et le mérite de cette obéissance à ces lois ; et, comme aucune action ne peut être équitable ou méritoire si elle ne naît pas de quelque motif séparé, il y a ici un évident sophisme et un évident raisonnement circulaire. Donc, à moins d’admettre que la nature ait établi un sophisme et qu’elle l’ait rendu nécessaire et inévitable, nous devons admettre que le sens de la justice et de l’injustice ne dérive pas de la nature mais naît artificiellement, quoique nécessairement, de l’éducation et des conventions humaines. […] Pour éviter de froisser quelqu’un, je dois ici faire remarquer que, quand je nie que la justice soit une vertu naturelle, j’utilise seulement le mot naturel en opposition à artificiel. En un autre sens du mot, de même qu’aucun principe de l’esprit humain n’est plus naturel que le sens de la vertu, de même aucune vertu n’est plus naturelle que la justice. L’humanité est une espèce inventive et, quand une invention s’impose et est absolument nécessaire, elle peut proprement être dite aussi naturelle qu’une chose qui provient immédiatement de principes originels sans l’intervention de la pensée ou de la réflexion. Quoique les règles de la justice soient artificielles, elles ne sont pas arbitraires. Ce n’est pas s’exprimer de façon impropre que de les appeler des lois de la nature si, par naturel nous entendons ce qui est commun à une espèce ou même si nous réduisons le sens du mot pour qu’il signifie ce qui est inséparable de l’espèce. » (Traité, III, II, I) ; « Dès que [la] convention sur l’abstention des possessions d’autrui a été faite et que chacun a acquis une stabilité dans ses possessions, naissent immédiatement les idées de justice et d’injustice, tout comme celles de propriété, de droit et d’obligation. Ces dernières sont totalement inintelligibles si nous ne comprenons pas d’abord les premières. Notre propriété n’est rien que [l’ensemble de] ces biens dont la constante possession est établie par les lois de la société, c’est-à-dire par les lois de la justice. Donc, ceux qui utilisent les mots propriété, droit ou obligation, avant d’avoir expliqué l’origine de la justice sont coupables d’une faute très grossière et ils ne peuvent jamais raisonner sur aucun fondement solide. La propriété d’un homme est un objet qui lui est relié. Cette relation n’est pas naturelle mais morale et elle se fonde sur la justice. Il est donc absurde d’imaginer que nous puissions avoir une idée de la propriété sans comprendre totalement la nature de la justice et sans montrer son origine dans l’artifice et l’invention de l’homme. L’origine de la justice explique celle de la propriété. Le même artifice donne naissance aux deux. » (Traité, III, II, II) ; « Il y a donc ici une proposition qui, je pense, peut être considérée comme certaine, que c’est seulement de l’égoïsme et de la générosité limitée joints à la parcimonie avec laquelle la nature a pourvu l’homme pour ses besoins que la justice tire son origine. […] Le sens de la justice ne se fonde pas sur la raison ou sur la découverte de certaines connexions et relations d’idées éternelles, immuables et universellement obligatoires. En effet, puisqu’on avoue qu’un changement dans le tempérament et dans les circonstances où se trouve l’humanité changerait entièrement nos devoirs et nos obligations, il est nécessaire que le système courant qui affirme que le sens de la vertu dérive de la raison montre le changement que cela doit produire dans les relations et les idées. Mais il est évident que la seule raison pour laquelle la générosité étendue de l’homme et la parfaite abondance de toutes choses détruiraient l’idée même de justice est qu’elles la rendraient inutile, et que, d’autre part, la bienveillance limitée et une condition nécessiteuse donnent naissance à cette vertu uniquement en la rendant nécessaire à l’intérêt public et à l’intérêt de tout individu. Ce fut donc le souci de notre propre intérêt et de l’intérêt public qui nous fit établir les lois de justice et, rien n’est plus certain, ce n’est pas une relation d’idées qui nous donne ce souci mais nos impressions et nos sentiments, sans lesquels toutes les choses de la nature nous sont parfaitement indifférentes et ne sauraient jamais le moins du monde nous affecter. Le sens de la justice ne se fonde donc pas sur nos idées mais sur nos impressions. […] Nous pouvons [donc] encore confirmer la proposition précédente, que ces impressions qui donnent naissance à ce sens de la justice ne sont pas naturelles à l’esprit de l’homme mais naissent d’un artifice et des conventions humaines. » (Traité, III, II, II) ; « Quoique les règles de la justice soient établies simplement par intérêt, leur connexion avec l’intérêt est quelque peu singulière et diffère de ce qu’on peut observer en d’autres occasions. Un acte isolé de justice est fréquemment contraire à l’intérêt public et, s’il demeure seul sans être suivi d’autres actes, il peut, en lui-même, être très préjudiciable à toute la société. Quand un homme de mérite, de disposition bienveillante, rend une grande fortune à un avare ou à un bigot séditieux, il agit de façon juste et louable mais l’ensemble des hommes en souffre réellement. Tout acte isolé de justice, considéré isolément, ne conduit pas plus à l’intérêt privé qu’à l’intérêt public et on conçoit aisément qu’un homme peut s’appauvrir par un remarquable cas d’intégrité et avoir raison de souhaiter que, à l’égard de cet acte isolé, les lois de la justice soient un moment suspendues dans l’univers. Mais, même si les actes isolés de justice peuvent être contraires soit à l’intérêt public, soit à l’intérêt privé, il est certain que le plan ou le schème d’ensemble conduit hautement ou est en vérité absolument nécessaire au maintien de la société et au bien-être de chaque individu. Il est impossible de séparer le bien du mal. La propriété doit être stable et doit être déterminée par des règles générales. Quoique, en un cas isolé, l’ensemble des hommes puisse en souffrir, ce mal provisoire est amplement compensé par l’observation ferme de la règle et par la paix et l’ordre qu’elle établit dans la société. Même, chaque individu doit y trouver un gain quand on fait le bilan puisque, sans justice, la société se dissoudrait immédiatement et que chacun devrait retomber dans cette condition sauvage et solitaire qui est infiniment pire que la pire situation qu’on puisse supposer dans la société. » (Traité, III, II, II) ; « La justice, dans ses décisions, ne regarde jamais si les objets conviennent ou ne conviennent pas aux personnes particulières mais elle se conduit par des vues plus étendues. Qu’un homme soit généreux ou avare, il est également bien reçu par elle et il obtient avec la même facilité une décision en sa faveur, même pour ce qui est lui est entièrement inutile.» (Traité, III, II, III) ; « La plupart des inventions humaines sont sujettes au changement. Elles dépendent de l’humeur et du caprice, elles sont à la mode pour un temps puis tombent dans l’oubli. On peut peut-être craindre que, si l’on accorde que la justice est une invention humaine, on soit obligé de la placer sur le même pied. Mais les cas sont largement différents. L’intérêt sur lequel la justice se fonde est le plus grand qu’on puisse imaginer et il s’étend à toutes les époques et à tous les lieux. Il n’est pas possible que cet intérêt soit servi par une autre invention. Cet intérêt est évident et il se révèle dès que se forme la société pour la première fois. Toutes ces causes rendent les règles de la justice inébranlables et immuables, du moins aussi immuables que la nature humaine. Si elles étaient fondées sur des instincts originels, pourraient-elles avoir une plus grande stabilité ?» (Traité, III, III, VI). Voir PROPRIETE, SOCIETE.

LEGITIMITE (legitimacy) : voir DROIT.

LIBERTE (liberty) : « La nécessité est un élément essentiel de la causalité et, par suite, la liberté, qui supprime la nécessité, supprime aussi les causes et est exactement la même chose que le hasard. Comme on juge habituellement que le hasard implique contradiction et est du moins directement contraire à l’expérience, on a toujours là les mêmes preuves contre la liberté ou le libre-arbitre. Si quelqu’un change les définitions, je ne prétends plus débattre avec lui tant que je ne connais pas le sens qu’il donne à ces termes. » (Traité, II, III, I) ; « La nécessité d’une action n’est pas, à proprement parler, une qualité de l’agent mais une qualité d’un être pensant ou intelligent qui peut considérer l’action, qualité qui consiste en la détermination de ses pensées à inférer l’existence de cette action de certains objets précédents. D’autre part, la liberté, le hasard, n’est rien que le défaut de cette détermination et une certaine latitude que nous sentons à passer ou à ne pas passer de l’idée des uns à l’idée de l’autre. Or nous pouvons remarquer que, quoiqu’en réfléchissant sur les actions humaines, nous ne sentions guère une telle latitude ou indifférence, il arrive pourtant très couramment qu’en exécutant les actions elles-mêmes nous soyons conscients de quelque chose de semblable. Et comme tous les objets reliés et ressemblants sont volontiers confondus, cela a été employé comme une preuve démonstrative de la liberté humaine, et même une preuve intuitive. Nous sentons que nos actions sont assujetties à notre volonté en la plupart des occasions et nous nous imaginons sentir que la volonté elle-même n’est assujettie à rien parce que, si on le nie, nous sommes incités à essayer et nous sentons qu’elle se meut aisément de tous les côtés et produit une image d’elle-même même du côté où elle ne s’établit pas. Cette image, ce faible mouvement, nous nous en persuadons, aurait pu se parfaire dans la réalité parce que, si on le nie, nous trouvons par un second essai que c’est possible. Mais ces efforts sont tous vains et, quelque capricieuses et déréglées que soient les actions que nous puissions accomplir, comme le désir de montrer notre liberté est le seul motif de nos actions, nous ne pouvons jamais nous affranchir des liens de la nécessité. Nous pouvons imaginer que nous sentons une liberté en nous-mêmes mais un spectateur peut communément inférer nos actions de nos motifs et de notre caractère et, s’il ne le peut pas, il conclut en général qu’il le pourrait s’il connaissait parfaitement toutes les circonstances de notre situation et de notre tempérament et les ressorts les plus secrets de notre complexion et de notre disposition. Or c’est l’essence même de la nécessité […] L’objet constant et universel de la haine ou de la colère est une personne, une créature douée de pensée et de conscience et, quand des actions criminelles ou injustes excitent ces passions, c’est seulement par leur relation à la personne ou par une connexion avec elle. Mais, selon la doctrine de la liberté ou du hasard, cette connexion se réduit à rien et les hommes ne sont pas plus responsables des actions faites à dessein et préméditées qu’ils ne le sont de celles qui sont fortuites et accidentelles. Les actions sont, par leur nature même, temporaires et périssables et, si elles ne procèdent pas d’une cause dans le caractère et la disposition de la personne qui les accomplit, elles ne sont pas inscrites en elle et ne sauraient rejaillir ni sur son honneur si elles sont bonnes, ni sur son déshonneur si elles sont mauvaises. L’action elle-même peut être blâmable, elle peut être contraire à toutes les règles de la mo-ralité et de la religion mais la personne n’en est pas responsable et, comme elle ne procède pas de quelque chose en elle de durable et de constant et ne laisse rien de sa nature derrière elle, il est impossible qu’elle soit pour cette raison l’objet d’un châtiment ou d’une vengeance. Donc, selon l’hypothèse de la liberté, un homme, après avoir commis les crimes les plus horribles, est aussi pur et propre qu’au jour de sa naissance et ses actions ne se mêlent pas à son caractère puisqu’elles n’en dérivent pas et que la méchanceté des unes ne saurait jamais servir de preuve de la dépravation de l’autre. C’est seulement par les principes de la nécessité qu’une personne acquiert un mérite ou un démérite par ses actions, quelque inclination que l’opinion courante ait pour la thèse contraire. » (Traité, II, III, II). Voir LOI, NECESSITE, VOLONTE.

LOGIQUE (logic) : « La seule fin de la logique est d’expliquer les principes et les opérations de notre faculté de raisonner, et la nature de nos idées » (Traité, I, Introduction). Voir livre I, 3ème partie, section XV ; CAUSALITE, EXPERIENCE, INFERENCE, RELATION.

LOI (law) : « Il est en vérité certain que, comme toutes les lois humaines se fondent sur des récompenses et des châtiments, on suppose comme un principe fondamental que ces motifs aient une influence sur l’esprit et, à la fois, produisent les bonnes actions et empêchent les mauvaises. Nous pouvons donner à cette influence le nom qu’il nous plaît mais, comme elle est habituellement jointe à l’action, le sens commun exige qu’elle soit considérée comme une cause et regardée comme un exemple de cette nécessité que je voudrais établir. » (Traité, II, III, II) ; « Ces règles, par lesquelles les propriétés, les droits et les obligations sont déterminés, n’ont en elles aucune marque d’une origine naturelle mais ont de nombreuses marques d’artifice et d’invention. Elles sont trop nombreuses pour avoir procédé de la nature. On peut les changer par des lois humaines et elles tendent toutes naturellement et manifestement au bien public et au maintien de la société civile. […] Si les hommes avaient été doués d’un si fort souci du bien public, ils ne se seraient jamais contraints les uns les autres par ces règles [car ils n’en auraient jamais éprouvé le besoin] ; de sorte que les lois de justice proviennent de principes naturels d’une façon oblique et artificielle. C’est l’amour de soi qui est leur véritable origine et, comme l’amour de soi d’une personne est naturellement contraire à l’amour de soi d’une autre, ces différentes passions intéressées sont obligées de s’ajuster les unes aux autres et de concourir à un système de conduite et de comportement. Donc, ce système, comprenant l’intérêt de chaque individu, est bien sûr avantageux à l’ensemble des individus, quoique ce but n’ait pas été visé par ses inventeurs. » (Traité, III, II, VI) ; « …si nous considérons le cours ordinaire des actions humaines, nous trouverons que l’esprit ne se contraint pas de lui-même par des règles générales et universelles mais agit en la plupart des occasions en tant qu’il est déterminé par des inclinations et des motifs présents. Comme chaque action est un événement particulier et individuel, elle doit procéder de principes particuliers et de notre situation immédiate par rapport à nous-mêmes et par rapport au reste de l’univers. Si, en certaines occasions, nous étendons nos motifs au-delà de ces circonstances mêmes qui leur ont donné naissance et que nous formons quelque chose de semblable à des règles générales pour notre conduite, il est facile de remarquer que ces règles ne sont pas parfaitement inflexibles mais admettent de nombreuses exceptions. Donc, puisque c’est le cours ordinaire des actions humaines, nous pouvons conclure que les lois de justice, étant universelles et parfaitement inflexibles, ne peuvent jamais être tirées de la nature ni être les créatures immédiates de nos inclinations et motifs naturels. » (Traité, III, II, VI) ; « Quoique les hommes puissent maintenir une petite société inculte sans gouvernement, ils ne peuvent maintenir de société d’aucune sorte sans justice et sans l’observation de ces trois lois fondamentales concernant la stabilité de la possession, son transfert par consentement et l’exécution des promesses. Ces trois lois sont donc antérieures au gouvernement et sont supposées imposer une obligation avant qu’on ait pensé au devoir de fidélité (allegiance) aux magistrats civils. » (Traité, III, II, VIII). Voir JUSTICE, NECESSITE, POLITIQUE, SOCIETE.

MEMOIRE (memory) : « La faculté par laquelle nous répétons nos impressions de la première manière [avec une large part de leur vivacité initiale] s’appelle la MEMOIRE, et l’autre, l’IMAGINATION. » (Traité, I, I, III) ; « Quand nous cherchons la caractéristique qui distingue la mémoire de l’imagination, nous nous apercevons nécessairement qu’elle ne peut se trouver dans les idées simples qu’elles nous présentent, puisque ces deux facultés empruntent leurs idées simples aux impressions et ne peuvent jamais aller au-delà de ces perceptions originelles. Ces facultés se distinguent aussi peu l’une de l’autre par l’arrangement de leurs idées complexes. […] La mémoire ne se reconnaît ni à l’ordre de ses idées complexes, ni à la nature de ses idées simples [;] il s’ensuit que la différence entre elle et l’imagination se trouve dans sa force et sa vivacité supérieures. Un homme peut s’abandonner à sa fantaisie en feignant une suite d’aventures passées, mais il n’aurait aucune possibilité de la distinguer d’un souvenir du même genre si les idées de l’imagination n’étaient pas plus effacées et plus obscures. » (Traité, I, III, V) ; « La mémoire, non seulement découvre l’identité, mais contribue aussi à sa production en produisant la relation de ressemblance entre les perceptions. Le cas est le même, que nous nous considérions nous-mêmes ou que nous considérions autrui. […] Comme la mémoire seule nous fait connaître la persistance et l’étendue de cette succession de perceptions [qui constitue le moi], elle doit être considérée, pour cette raison principalement, comme la source de l’identité personnelle. Si nous n’avions pas de mémoire, nous n’aurions jamais aucune notion de causalité, ni par conséquent de cette chaîne de causes et d’effets qui constitue notre moi, notre personne. Mais une fois que nous avons acquis cette notion de causalité par la mémoire, nous pouvons étendre la même chaîne de causes, et par conséquent l’idée de notre personne, au-delà de notre mémoire et nous pouvons englober les moments, les circonstances et les actions que nous avons complètement oubliés mais dont nous supposons en général l’existence. […] La mémoire ne produit pas tant l’identité personnelle qu’elle ne la découvre, en nous montrant la relation de cause à effet entre nos différentes perceptions. » (Traité, I, IV, VI). Voir HABITUDE, IDENTITE.

MEPRIS (contempt) : voir BIENVEILLANCE, RESPECT.

METAPHYSIQUE (metaphysics) : « [Lorsque] l’action de l’esprit devient forcée et contre nature, et que les idées deviennent faibles et obscures, bien que les principes du jugement et le balancement des causes contraires soient identiques à ce qu’ils étaient au tout début [du raisonnement], leur influence sur l’imagination et la vigueur qu’ils ajoutent ou qu’ils retranchent à la pensée ne sont cependant en aucune façon égales. Quand l’esprit n’atteint pas ses objets avec aisance et facilité, les mêmes principes n’ont pas le même effet que dans une conception plus naturelle des idées, et l’imagination éprouve une sensation qui ne soutient aucune proportion avec celle qui naît de ses opinions et de ses jugements courants. L’attention est tendue, l’attitude de l’esprit est incommode, et les esprits, étant détournés de leur cours naturel, ne sont pas gouvernés dans leurs mouvements par les mêmes lois, du moins pas au même degré, que quand ils coulent dans leur lit habituel. Si nous désirons des exemples semblables, il ne sera pas très difficile d’en trouver. Le présent sujet de métaphysique nous en fournit abondamment. Le même argument, qui aura été jugé convaincant dans un raisonnement sur l’histoire ou la politique, n’aura que peu d’influence, ou aucune, dans un sujet plus abstrus, même s’il est parfaitement compris ; et cela parce que sa compréhension requiert une étude et un effort de la pensée, et que cet effort de la pensée trouble l’opération de nos sentiments dont la croyance dépend. […] De même que les émotions de l’âme empêchent tout raisonnement et toute réflexion subtils, de même ces dernières actions de l’esprit sont également préjudiciables aux premières. » (Traité, I, IV, I) ; « Mais, comme la nature semble avoir observé en toute chose une sorte de justice et de compensation, elle n’a pas plus négligé les philosophes que le reste de la création, et elle leur a réservé une consolation au milieu de toutes leurs déceptions et afflictions. Cette consolation consiste principalement dans leur invention des mots faculté (faculty) et qualité occulte (occult quality). En effet, de même qu’il est habituel, après la fréquente utilisation de termes qui ont un sens réel et sont intelligibles, d’omettre l’idée que nous voulons exprimer par eux, et de conserver seulement l’accoutumance par laquelle nous rappelons l’idée à volonté, de même il arrive naturellement qu’après la fréquente utilisation de termes qui n’ont absolument aucun sens et sont inintelligibles, nous imaginions qu’ils sont sur le même pied que les précédents et qu’ils ont un sens secret que nous pourrions découvrir par réflexion. La ressemblance de leur apparence trompe l’esprit, comme il est habituel, et nous fait imaginer une ressemblance et une conformité complètes. Par ce moyen, les philosophes [c’est-à-dire ici les métaphysiciens grecs, notamment aristotéliciens] se tranquillisent et, par une illusion, arrivent finalement à la même indifférence que celle que le peuple atteint par sa stupidité, et que les véritables philosophes atteignent par leur scepticisme modéré. Il leur suffit de dire que tout phénomène qui les embarrasse provient d’une faculté ou d’une qualité occulte, et ils mettent [ainsi] fin à toute discussion et à toute enquête sur le sujet. » (Traité, I, IV, II). Voir LOGIQUE.

MIRACLE (miracle) : voir Enquête sur l’entendement humain (chap.X), CREDULITE.

MODE (mode) : concept scolastique, non spécifiquement humien. Voir METAPHYSIQUE, SUBSTANCE.

MOI (self) : « Le moi, ou personne, n’est pas une impression, mais c’est ce à quoi sont supposées se rattacher nos différentes impressions et idées. Si une impression donne naissance à l’idée du moi, cette impression doit demeurer invariablement la même durant le cours entier de notre vie, puisque le moi est supposé exister de cette manière. Mais il n’existe aucune impression constante et invariable. Douleur et plaisir, chagrin et joie, passions et sensations se succèdent les uns aux autres, et ils n’existent jamais tous en même temps. Ce ne peut donc être d’aucune de ces impressions ni d’aucune autre que l’idée du moi est dérivée, et, par conséquent, une telle idée n’existe pas. […] Quand j’entre le plus intimement dans ce que j’appelle moi-même (myself), je bute toujours sur quelque perception particulière ou sur une autre, de chaud ou de froid, de lumière ou d’ombre, d’amour ou de haine, de douleur ou de plaisir. Je ne peux jamais, à aucun moment, me saisir moi-même sans une perception, et jamais je ne puis observer autre chose que la perception. je peux m’aventurer à affirmer du reste des hommes qu’ils ne sont rien qu’un ensemble, une collection de différentes perceptions qui se succèdent les unes aux autres avec une inconcevable rapidité et qui sont dans un flux et un mouvement perpétuels. Nos yeux ne peuvent tourner dans leurs orbites sans faire varier nos perceptions. Notre pensée est encore plus variable que notre vue, et tous nos autres sens et toutes nos autres facultés contribuent à ce changement. Il n’est pas un seul pouvoir de l’âme qui demeure inaltérablement identique peut-être pour un seul moment. L’esprit est une sorte de théâtre où différentes perceptions font successivement leur apparition, passent, repassent, glissent et se mêlent en une infinie variété de positions et de situations. Il n’y a en lui proprement ni simplicité en un moment, ni identité en différents moments. La comparaison du théâtre ne doit pas nous induire en erreur. Ce sont seulement les perceptions successives qui constituent l’esprit. Nous n’avons pas la plus lointaine notion du lieu où ces scènes sont représentées ni des matériaux dont il se compose. » (Traité, I, IV, VI) ; « Notre moi, indépendamment de la perception de tout autre objet, n’est rien en réalité. C’est la raison pour laquelle nous devons tourner notre vue vers des objets extérieurs et qu’il nous est naturel de considérer avec plus d’attention ceux qui nous sont contigus ou nous ressemblent. Mais, quand le moi est l’objet d’une passion, il n’est pas naturel de cesser de le considérer tant que la passion n’est pas épuisée, auquel cas la double relation des impressions et des idées ne peut plus opérer. » (Traité, II, II, II). Voir IDENTITE.

MORALE (morals) : « La morale [est une science qui] examine nos goûts et nos sentiments. » (Traité, I, Introduction). Voir GOÛT, PASSION, SOCIETE, SENS MORAL, NATURE.

MORALITE (morality) : « La moralité est un sujet qui nous intéresse plus que tout autre. Nous imaginons que la paix de la société est en jeu à chaque décision la concernant ; et il est évident que ce souci doit rendre nos spéculations plus réelles et plus solides que quand le sujet nous est dans une grande mesure indifférent. Ce qui nous touche, concluons-nous, ne peut jamais être une chimère et, comme notre passion s’engage d’un côté ou de l’autre, nous pensons naturellement que la question se trouve dans les limites de la compréhension humaine alors que, dans d’autres cas, nous sommes portés à en douter. […] La philosophie est communément divisée en philosophie spéculative et en philosophie pratique et, comme la morale est toujours comprise sous la dernière division, on suppose qu’elle influence nos passions et nos actions et va au-delà des jugements calmes et indolents de l’entendement. C’est confirmé par l’expérience courante qui nous informe que les hommes sont souvent gouvernés par leurs devoirs, sont détournés de certaines actions par l’idée de leur injustice et sont poussés à d’autres actions par l’idée d’obligation. Donc, puisque la morale a une influence sur les actions et les affections, il s’ensuit qu’elle ne peut dériver de la raison, et cela parce que la raison seule, comme nous l’avons déjà prouvé [voir Traité, II, III, III], ne peut jamais avoir une telle influence. La morale excite des passions et produit ou empêche des actions. La raison, par elle-même, est entièrement impuissante dans ce domaine. Les règles de la morale ne sont donc pas des conclusions de notre raison. […] Certains philosophes ont propagé avec beaucoup de zèle l’idée que la moralité est susceptible de démonstration et, bien que personne n’ait été capable de faire un seul pas dans ces démonstrations, on a pourtant considéré comme acquis que cette science peut être amenée au même degré de certitude que la géométrie ou l’algèbre. Selon cette hypothèse, le vice et la vertu doivent consister en certaines relations puisqu’il est admis de tous côtés qu’aucune chose de fait ne peut être démontrée. […]Si vous affirmez que le vice et la vertu consistent dans des relations susceptibles de certitude et de démonstration, vous devez vous limiter aux quatre relations qui admettent ce degré d’évidence et, dans ce cas, vous tombez dans des absurdités dont vous ne pourrez jamais vous démêler. En effet, comme vous placez l’essence même de la moralité dans les relations et comme il n’est pas une de ces relations qui ne soit pas applicable non seulement à un être sans raison mais aussi à un objet inanimé, il s’ensuit que même de tels objets doivent être susceptibles de mérite ou de démérite. La ressemblance, la contrariété, les degrés de qualité et les proportions de quantité et de nombre, toutes ces relations appartiennent autant en propre à la matière qu’à nos actions, passions et volitions. Il est donc hors de doute que la moralité ne se trouve en aucune de ces relations et que le sens moral ne se trouve pas dans leur découverte. » (Traité, III, I, I) ; « Puisque le vice et la vertu ne se découvrent pas simplement par la raison ou par la comparaison des idées, ce doit être au moyen de quelque impression ou de quelque sentiment qu’ils occasionnent que nous sommes capables de repérer la différence qui existe entre eux. Nos décisions sur la droiture et la dépravation morales sont évidemment des perceptions et, comme toutes les perceptions sont soit des impressions, soit des idées, l’exclusion des unes est un argument convaincant pour les autres. La morale est donc plus proprement sentie que jugée, quoique ce sentiment soit couramment si doux et si modéré que nous sommes enclins à le confondre avec une idée, selon notre commune coutume de confondre les choses quand elles ont entre elles une étroite ressemblance. » (Traité, III, I, II) ; « Toute la moralité dépend de nos sentiments et, quand une action ou une qualité de l’esprit nous plaît d’une certaine manière, nous la disons vertueuse ; et, quand la négliger ou ne pas l’accomplir nous déplaît d’une manière semblable, nous disons que nous nous trouvons sous l’obligation de l’accomplir » (Traité, III, II, V). Voir GOÛT, PASSION, SENS MORAL.

MOUVEMENT (movement) : « [Le mouvement] est une qualité tout à fait inconcevable seule et sans référence à quelque autre objet. L’idée de mouvement suppose nécessairement celle d’un corps qui se meut. Or qu’est-ce que notre idée du corps qui se meut sans laquelle le mouvement est incompréhensible ? Elle doit se résoudre en l’idée d’étendue ou de solidité et, par conséquent, la réalité du mouvement dépend de celle de ces autres qualités. » (Traité, I, IV, IV). Voir ETENDUE.

NATURE (nature) : « La nature, par une nécessité absolue et incontrôlable, nous a déterminés à juger aussi bien qu’à respirer et à sentir ; et nous ne pouvons pas nous abstenir de voir certains objets sous un jour plus fort et plus entier en raison de leur connexion coutumière avec une impression présente, que nous empêcher de penser, tant que nous sommes éveillés, ou de voir les corps environnants quand nous tournons nos yeux vers eux en pleine lumière. Quiconque a pris la peine de réfuter les arguties [d’un] scepticisme total a en réalité disputé sans adversaire, et s’est efforcé d’établir par des arguments une faculté que la nature a déjà implantée dans l’esprit et qu’elle a rendue inévitable. » (Traité, I, IV, I) ; « si l’on demandait si nous devons chercher ces principes dans la nature ou leur trouver une autre origine, je répondrais que notre réponse dépend de la définition du mot nature et qu’il n’est pas de mot plus ambigu ni plus équivoque. Si l’on oppose la nature aux miracles, non seulement la distinction entre le vice et la vertu est naturelle mais le sont aussi tous les événements qui ont jamais eu lieu dans le monde, à l’exception de ces miracles sur lesquels notre religion se fonde. En disant donc que les sentiments du vice et de la vertu sont en ce sens naturels, nous ne faisons pas une découverte très extraordinaire. Mais nature peut aussi s’opposer à rare et inhabituel et, en prenant le mot en ce sens qui est le sens courant, il peut souvent s’élever des disputes pour savoir ce qui est naturel et ce qui ne l’est pas. On peut en général affirmer que nous ne possédons pas de critère très précis qui puisse trancher ces disputes. La fréquence et la rareté dépendent du nombre de cas que nous avons observés et, comme ce nombre peut graduellement augmenter ou diminuer, il sera impossible de fixer des limites exactes entre les deux. Sur ce point, nous pouvons seulement affirmer que, s’il existe quelque chose qui puisse être appelé naturel en ce sens, les sentiments moraux le peuvent certainement puisqu’il n’a jamais existé de nation dans le monde ni de personne particulière dans aucune nation entièrement privée de ces sentiments et ne montrant jamais, en aucun cas, la moindre approbation ou la moindre aversion pour certaines mœurs. Ces sentiments sont si enracinés dans notre constitution et notre tempérament qu’il est impossible, à moins de déranger l’esprit humain par la maladie ou la folie, de les extirper et de les détruire. Mais on peut aussi opposer la nature à l’artificiel aussi bien qu’au rare et à l’inhabituel et, en ce sens, on peut disputer pour savoir si les idées de la vertu sont ou ne sont pas naturelles. Nous oublions aisément que les desseins, les projets et les vues des hommes sont des principes aussi nécessaires dans leurs opérations que la chaleur et le froid, l’humidité et la sécheresse. Les croyant libres et entièrement nôtres, nous avons l’habitude de les opposer aux autres principes de la nature. Donc, si l’on me demande si le sens de la vertu est naturel ou artificiel, je suis d’opinion qu’il m’est impossible à présent de donner une réponse précise. Peut-être apparaîtra-t-il ensuite que notre sens de certaines vertus est artificiel et que celui d’autres vertus est naturel. Il sera plus approprié de traiter cette question quand nous entrerons dans les détails précis de chaque vice particulier et de chaque vertu particulière. (Dans l’exposé qui suit [en Traité, livre III, 2ème partie], naturel est aussi opposé, tantôt à civil et tantôt à moral. L’opposition fera toujours découvrir le sens dans lequel il est pris.) » (Traité, III, I, II). Voir SOCIETE, VERTU.

NECESSITE (necessity) : « Il est universellement reconnu que les opérations des corps sont nécessaires et que, dans la communication de leur mouvement, dans leur attraction et leur mutuelle cohésion, il n’y a pas la moindre trace d’indifférence ou de liberté. Tout objet est déterminé par une fatalité absolue à un certain degré et une certaine direction de son mouvement et il ne peut pas plus s’écarter de la ligne précise selon laquelle il se meut qu’il ne peut se transformer en un ange, un esprit ou une substance supérieure. Les actions de la matière doivent donc être considérées comme des exemples d’actions nécessaires et tout ce qui, à cet égard, est sur le même pied que la matière doit être reconnu comme nécessaire. […] Il n’est pas un seul cas où nous puissions découvrir la connexion ultime des objets, que ce soit par nos sens ou par notre raison, et que nous ne pouvons jamais aller jusqu’à pénétrer l’essence et la structure des corps pour percevoir le principe dont dépend leur influence réciproque. C’est seulement leur union constante que nous connaissons et c’est de cette union constante que provient la nécessité. Si les objets n’avaient pas entre eux une conjonction uniforme et régulière, nous ne pourrions jamais parvenir à l’idée de cause et d’effet, et même, après tout, la nécessité qui entre dans cette idée n’est rien d’autre que la détermination de l’esprit à passer d’un objet à celui qui l’accompagne habituellement et à inférer l’existence de l’un à partir de l’existence de l’autre. Nous avons donc ici deux particularités que nous devons considérer comme essentielles à la nécessité, à savoir l’union constante et l’inférence de l’esprit et, à chaque fois que nous découvrons ces particularités, nous devons reconnaître une nécessité. Comme les actions de la matière n’ont pas d’autre nécessité que celle qui dérive de ces circonstances et comme ce n’est pas par une pénétration de l’essence des corps que nous découvrons leur connexion, l’absence de cette pénétration, alors que l’union et l’inférence demeurent, ne supprimera jamais, en aucun cas, la nécessité. […] Nos actions ont une union constante avec nos motifs, notre tempérament et notre situation. […] Que nous considérions le genre humain selon la différence des sexes, des âges, des gouvernements, des conditions ou des méthodes d’éducation, la même uniformité et la même opération régulière des principes se discernent. Les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets, de la même manière que dans l’action réciproque des éléments et des pouvoirs de la nature. » (Traité, II, III, II) « Il existe différents arbres qui produisent régulièrement des fruits dont les saveurs sont différentes ; et cette régularité, on admettra qu’elle est un exemple de nécessité et de causalité dans les corps extérieurs. Mais les produits de la Guyenne et de la Champagne sont-ils plus régulièrement différents que les sentiments, les actions et les passions des deux sexes dont l’un se distingue par sa force et sa maturité et l’autre par sa délicatesse et sa douceur ? Les changements de notre corps de l’enfance à la vieillesse sont-ils plus réguliers et plus certains que ceux de notre esprit et de notre conduite ? Et qui serait le plus ridicule, celui qui penserait qu’un enfant de quatre ans va soulever un poids de trois cents livres ou celui qui attendrait d’une personne du même âge un raisonnement philosophique ou une action prudente et réfléchie ? […] A partir de cette union constante, [l’esprit] forme l’idée de cause et d’effet et, par son influence, sent la nécessité. Comme la constance et l’influence sont identiques dans ce que nous appelons l’évidence morale, je n’en demande pas plus. Le reste n’est qu’une dispute verbale. […] L’expérience de la même union a le même effet sur l’esprit, que les objets unis soient des motifs, des volitions ou des actions ou qu’ils soient des figures et des mouvements. Nous pouvons changer le nom des choses mais leur nature et leur action sur l’entendement ne changent jamais. » (Traité, II, III, I) ; « Je définis la nécessité de deux façons, conformément aux deux définitions de la cause dont elle constitue une partie essentielle. Je la situe soit dans l’union et la conjonction constantes d’objets semblables, soit dans l’inférence de l’esprit de l’un des objets à l’autre. Or la nécessité, en ces deux sens, a universellement, quoique tacitement, été reconnue dans les écoles, les chaires et dans la vie courante, et personne n’a jamais prétendu nier que nous pouvons tirer des inférences sur les actions humaines et que ces inférences sont fondées sur l’union empirique d’actions semblables avec des motifs et des circonstances semblables. » (Traité, II, III, II). Voir CAUSALITE, HABITUDE, LOGIQUE, VOLONTE.

NORME (standard) : « L’échange des sentiments, dans la société et la conversation, nous fait donc former une norme (standard) générale inaltérable par laquelle nous pouvons approuver ou désapprouver les caractères et les manières. Et, bien que le cœur ne se soucie pas toujours de ces notions générales ou qu’il ne règle pas son amour et sa haine par elles, elles sont cependant suffisantes pour le discours et servent tous nos desseins en société, en chaire, au théâtre et dans les écoles. » (Traité, III, III, III). Voir MORALE, SOCIETE.

lettres O à V

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