The New Hume Debate

Pendant des décennies, les commentateurs croyaient connaître la thèse de Hume au sujet de l’existence des causes et des objets – il était un sceptique. Cependant, cette vision communément admise a été remise en question par de nouvelles lectures de Hume, qui le définissent comme un sceptique réaliste.

Pour les philosophes, les étudiants en philosophie et tous ceux qui s’intéressent aux théories de la causalité et à leur histoire, le New Hume Debate est le premier livre à regrouper et à présenter les travaux les plus récents sur la pensée de Hume. Il porte le débat au-delà des problèmes d’analyse textuelle pour se pencher sur des problématiques plus contemporaines à propos de la causalité, de la connaissance du monde extérieur ainsi que sur l’histoire de la philosophie, offrant au lecteur un véritable modèle de débat d’interprétation.

(quatrième de couverture du livre)

Paru en 2000, puis reparu en 2007 enrichi de trois nouvelles contributions, le New Hume Debate est une compilation d’articles portant sur les thèses épistémologiques de Hume. Tous ont un point commun : ils s’interrogent sur la notion de causalité et/ou sur l’existence des objets extérieurs (les phénomènes) dans la pensée de Hume.
En effet, celui-ci a développé dans le Traité de la nature humaine (et repris dans l’Abrégé du Traité) une critique puissante de la causalité. Nous n’avons pas, dit-il, de perception immédiate de la causalité. Nous n’en faisons jamais directement l’expérience. Lorsque nous voyons deux boules de billard se heurter et l’une des deux boules transmettre son impulsion à l’autre, nous en inférons que le mouvement de la boule qui a transmis son impulsion et le choc sont les causes de la transmission de l’impulsion, cependant nous ne voyons pas la force pure, la force physique, se transmettre d’une boule à une autre. Comment donc pouvons-nous parler de causalité, si nous ne voyons même pas de quoi il s’agit ?

C’est là que nous nous trouvons confrontés à un problème essentiel : selon la théorie des idées de Hume, toute idée provient d’une impression. Or, si nous n’avons pas d’impression de causalité, nous ne pouvons pas avoir d’idée de causalité – ou alors cette idée ne veut rien dire et n’a fondamentalement aucun sens dans l’esprit, de la même façon que les idées métaphysiques, par exemple celles de substance ou de quiddité.

Une question se pose alors. Hume croit-il en la causalité ou non ? De ses objections sceptiques à l’égard du concept de causalité, reste-t-il sûr de son existence ? Son scepticisme aboutit-il à nier l’existence même de la causalité dans les objets ou non ?
Dans la Critique de la raison pure, Kant a estimé que Hume incarnait une impasse pour la pensée, celle du scepticisme. Il le renvoyait dos à dos avec le dogmatisme de la métaphysique (qu’elle soit scolastique ou cartésienne) et déclarait qu’une philosophie critique se place entre ces deux écueils. Avant Kant, deux philosophes du « sens commun », Thomas Reid et James Beattie, critiquaient Hume pour ses objections contre quelque chose dont nous aurions une impression « vraie » dès l’abord. Leurs objections, assez faibles, consistaient essentiellement à déclarer que le « sens commun » (qui préjuge d’emblée l’existence d’une causalité effective hors de l’esprit) a raison et que Hume souffrait de problèmes pathologiques pour oser remettre en question l’ordre naturel présupposé par celui-ci. Peu de penseurs ont pris ces objections au sérieux et c’est avec Kant que l’on a cru pouvoir légitimement catégoriser Hume dans la catégorie des sceptiques irréductibles, donc de ceux chez qui la critique (négative) primait sur la positivité de la pensée. En France, on doit notamment à Victor Cousin d’avoir écarté Hume des programmes scolaires, et on ne s’est intéressé que tardivement à l’œuvre philosophique du penseur écossais, qui n’avait été retenu que pour son œuvre d’historien et pour ses essais économiques.

Toutefois, cette lecture traditionnelle de Hume est critiquée par une autre lecture, plus positive, qui fait de celui-ci un « réaliste sceptique ». Selon cette lecture, Hume croirait en l’existence d’une causalité effective comme principe du monde physique, donc d’une causalité qui existerait bel et bien hors de l’esprit. Il croirait également en l’existence des objets extérieurs hors de nos perceptions, c’est-à-dire croirait en leur existence en soi et indépendamment de nous.
Mais est-ce seulement possible, si l’on s’en tient à la théorie des idées de Hume ? Peut-on faire endosser au penseur ces croyances « communes » en en trouvant des preuves dans sa pensée, nonobstant son scepticisme ? Plusieurs universitaires anglo-saxons débattent à ce sujet et développent des interprétations parfois très divergentes.

Voici le sommaire du New Hume Debate (édition révisée de 2007) :

- Kenneth A. Richman, « Debating the New Hume »

- Barry Stroud, « ‘Gilding or staining’ the world with ‘sentiments’ and ‘phantasms’ »

- Galen Strawson, « ‘David Hume: objects and power’ »

- Kenneth P. Winkler, « ‘The New Hume’ »

- John P. Wright, « ‘Hume’s causal realism: recovering a traditional interpretation »

- Simon Blackburn, « Hume and thick connexions »

- Edward Craig, « Hume on causality: projectivist and realist? »

- Martin Bell, « Sceptical doubts concerning Hume’s causal realism »

- Daniel Flage, « Relative ideas re-viewed »

- Anne Jaap Jacobson, « From cognitive science to a post-Cartesian text: what did Hume really say? »

- Rupert Read, « The new antagonists of ‘the New Hume’: on the relevance of Goodman and Wittgenstein to the New Hume debate »

- Janet Broughton, « ‘Our aim in all our studies’ »

- Peter Millican, « Against the ‘New Hume’ »

- P.J.E. Kail, « How to understand Hume’s realism »

Stroud et Craig développent dans leurs articles la thèse d’un Hume projectiviste, c’est-à-dire prétendant que nous assignons aux objets extérieurs des qualités qui existent non pas dans les objets mais dans notre esprit, et que cela vaut aussi bien pour la causalité que pour les jugements moraux ou esthétiques.
Cette thèse est contredite par celle d’un Hume réaliste, qui croit réellement en l’existence effective des objets extérieurs et de la causalité. Craig tente de la réconcilier avec celle du projectivisme, dans la mesure où les deux théories seraient compatibles car portant sur deux niveaux différents (le projectivisme porterait sur nos croyances et nos pratiques dans la vie de tous les jours, tandis que le réalisme sceptique s’intéresserait à ce qu’est réellement le monde). La thèse exclusivement réaliste est notamment défendue par Strawson et par Wright ; le premier tente de prouver que nous pouvons avoir une connaissance d’un fait dont nous n’avons pas d’expérience directe (mais dont nous éprouvons constamment une expérience indirecte) et que Hume se défend lui-même de ne pas croire en la causalité, Wright estime que le « nouveau Hume » n’est en réalité pas nouveau du tout mais correspond à l’interprétation que l’on avait de Hume à l’époque où celui-ci était vivant, époque où il était plus facile de comprendre ce que le philosophe voulait lui-même dire…
S’opposant au « nouveau Hume », Winkler répond que cette lecture repose sur une interprétation faible de la théorie des idées. Blackburn, quant à lui, rétorque que l’idée de connexion causale n’a de sens qu’au point de vue fonctionnel et pas au sens où elle renverrait à un phénomène réel dans le monde.
Bell développe l’idée selon laquelle Hume cherchait essentiellement à challenger les thèses de ses prédécesseurs, Malebranche en particulier, et qu’il parle de causes non encore expérimentées plutôt que de causes inconnaissables. Flage répond à Strawson que la théorie des idées ne permet pas le renvoi à une causalité effective, et qu’elle devrait être une théorie linguistique pour cela, ce qui n’est pas le cas.
Dans un article conclusif, Rupert Read relie le débat actuel sur Hume aux thèses de Wittgenstein et de Nelson Goodman – qui a repris et reformulé le problème de la causalité – et développe un argument sceptique, aporétique, contre les deux positions (les « pro » et les « anti ») : puisque nous ne connaissons pas effectivement la causalité, il est vain de prétendre trancher, comme si nous pouvions savoir si elle possède une existence effective ou non (et donc fournir une réponse définitive, qu’elle soit positive ou négative) [New Hume Debate, p.170].

Comme en témoignent les différentes positions défendues dans ce livre, les débats d’interprétation sur Hume sont toujours vigoureux, et il y a fort à parier qu’ils se poursuivront encore dans le futur.

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