Traité de la nature humaine

C’est en 1734, à l’âge de vingt-trois ans, que le jeune David Hume commence la rédaction du Traité de la nature humaine. Complexe et polymorphe, ce Traité a pour ambition d’établir une « science de l’homme », c’est-à-dire une science dont l’objet serait l’être humain, étudié en tant que phénomène. Il est constitué de trois livres, dont les deux premiers sont parus en 1739 et le troisième en 1740.

Il est généralement considéré comme la grande œuvre de Hume en philosophie (l’Histoire d’Angleterre étant une œuvre d’historien), et constitue un tout systématique. Il est idéal pour comprendre la logique et l’articulation de la pensée humienne, d’autant qu’il contient en germe tous les développements ultérieurs de l’auteur. Cependant, le Traité repose sur des enchaînements logiques complexes, vastes et parfois plutôt secs, à contresens de la croyance commune. Si l’on ajoute à cela le fait que les concepts utilisés par Hume s’étoffent au fil des livres du Traité et que les questions autour desquelles l’auteur raisonne à leur propos sont résolues progressivement, on peut décrire le livre à la fois comme un noyau et un chemin, à mi-distance entre le système scientifique et l’orientation intellectuelle. Ce n’est peut-être pas le livre à lire en premier si l’on découvre Hume.
Au lecteur qui s’intéresse à la philosophie politique de Hume, nous conseillerions la lecture de ses Discours Politiques ; à celui qui s’intéresse à l’épistémologie humienne, nous conseillerions plutôt de commencer par l’Enquête sur l’entendement humain ; enfin, à celui qui s’intéresse plutôt à l’historiographie (auquel cas, ce lecteur est un oiseau rare en France !), l’Histoire naturelle de la religion constitue un exemple tout indiqué, accompagné de l’Essai sur l’étude de l’histoire en parallèle.

Livre I : l’entendement

Dans ce premier livre, Hume opère une modélisation de l’esprit humain. Il tente d’identifier la structure logique de l’esprit, à partir de la façon dont nous raisonnons, les mécanismes de l’esprit, les axiomes à partir desquels nous voyons et réfléchissons naturellement, c’est-à-dire sans réfléchir. Hume explique comment la connaissance apparaît dans l’esprit, en tant que croyance, par l’habitude ou la conjonction coutumière, et comment la certitude et l’étendue de nos connaissances augmente graduellement avec le temps.
Si l’on comprend ce livre comme une partie dans un tout sans début ni fin, l’esprit humain tel que Hume le modélise ressemble à un pur mécanisme passif, développant sans effort et sans volonté une connaissance que les phénomènes projettent en lui. Certains l’ont comparé à un « seau » ou à quelque chose d’entièrement passif. Mais nous ne sommes ici qu’au début, dans la partie la plus importante et la plus aride de la compréhension de l’esprit : ce qui est décrit ici point par point – et de façon progressive, de plus en plus touffue, à mesure que les axiomes de l’esprit sont développés – n’est que l’entendement, c’est-à-dire le fonctionnement, l’axiomatique de l’esprit humain. Il ne s’agit pas d’un principe de mouvement, mais d’une structure de fonctionnement. L’esprit décrit par Hume, en réalité, n’est pas un « seau », et le Traité n’est pas une triple exposition fixe, mais un chemin en trois étapes, une véritable triade avant l’heure.
On trouve dans ce premier tome la définition de l’habitude, les questions de la causalité et de l’identité, ainsi qu’une critique de la métaphysique et du rationalisme dont le retentissement dans l’histoire de la philosophie sera énorme (voir entre autres Hirschman, Les passions et les intérêts ; Deleule, Hume et la naissance du libéralisme économique ; l’introduction du livre I en édition GF, trad. Philippe Saltel et Philippe Baranger ; divers débats interprétatifs sur Hume, dont le plus récent est synthétisé dans le livre The New Hume Debate, non traduit).

Traductions :
Maxime David, Paris, Alcan, 1912 (in Œuvres philosophiques choisies, vol.2, livre I uniquement)
André Leroy (2 tomes), Paris, Aubier-Montaigne, 1946
Philippe Saltel et Philippe Barranger (livre I uniquement), Paris, Garnier-Flammarion, 1995
Philippe Folliot (livre I et autres livres), Saguenay, UCAQ, 2006, traduction gratuite et téléchargeable.

Lien : UCAQ

Livre II : les passions

Si l’entendement est un principe de fonctionnement de l’esprit et la raison un simple outil pour la réflexion (d’où le concept de « raison instrumentale »), les passions constituent son principe de mouvement et d’action. Pour donner une image, l’entendement est pour l’esprit ce que les os, les muscles, les organes sont au corps, tandis que les passions sont le sang et la chaleur corporelle. Ce sont elles qui poussent l’individu à agir, mettent l’entendement en marche, conduisent même le philosophe à se servir de sa raison pour tracer des enchaînements et opérer des distinctions. Les passions sont une énergie (ou un ensemble d’énergies) qui se meut, au sein de la structure logique de l’esprit développée dans le livre I. Grâce à l’épistémologie de celui-ci, on peut connaître les passions et leur fonctionnement, c’est-à-dire leur mouvement dans le circuit constitué par le cadre de l’entendement.
Dans ce second tome, Hume développe sa thèse de la sympathie. Il identifie quatre passions principales : l’amour et la haine, l’orgueil et l’humilité, ainsi que d’autres passions annexes qui proviennent ultimement de ces quatre premières.
Ici, le problème de l’identité est en partie résolu, notamment dans le dernier chapitre du livre.

Traductions :
André Leroy (2 tomes), Paris, Aubier-Montaigne, 1946
Jean-Pierre Cléro (livre II uniquement), Paris, Garnier-Flammarion, 1991
Philippe Folliot (livre II et autres livres), Saguenay, UCAQ, 2006, traduction gratuite et téléchargeable.

Lien : UCAQ

Livre III : la morale

Ici, l’esprit modélisé dans le livre I et animé dans le livre II se trouve mis en situation. Il est inséré dans l’histoire, comme homme particulier et concret. Menant l’enquête pour savoir si la justice est quelque chose de naturel ou d’artificiel, Hume retisse le fil de l’histoire et explique le développement de la société et de diverses mœurs, en identifiant les étapes successives que nous pouvons voir dans l’histoire. Il tente d’avoir une vision « réaliste » de l’histoire : dans sa genèse du droit et du gouvernement, c’est le conflit qui joue un rôle moteur lors de l’émergence d’une nouveauté décisive (par exemple, lorsque les groupes sociaux se retrouvent sous l’autorité d’un chef et qu’à partir de là émerge le gouvernement), puis ce sont l’habitude et l’histoire qui fondent et raffinent le pouvoir politique en question.
Hume récapitule également le contenu des livres I et II en l’utilisant dans son enquête sur les vices et les vertus qui constituent la morale.
Paradoxalement, ce livre est le plus simple pour commencer la lecture du Traité, bien qu’on ne puisse réellement en comprendre les implications qu’en ayant lu les deux premiers livres : en effet, la vision relativement globale et contextualisée de l’homme y est plus abordable que la modélisation logique du livre I, assez aride, ou que la « psychologie » du livre II qui constitue la partie la moins originale du Traité malgré la place déterminante qu’elle donne aux passions.

Traductions

André Leroy (2 tomes), Paris, Aubier-Montaigne, 1946
Philippe Saltel (livre III uniquement), Paris, Garnier-Flammarion, 1993
Philippe Folliot (livre III et autres livres), Saguenay, UCAQ, 2007, traduction gratuite et téléchargeable.

Lien : UCAQ

Pour l’essentiel de la démarche de Hume et son articulation, celle-ci est expliquée dans les  schémas.

Pour comprendre le Traité concept par concept, un lexique détaillé est disponible en lecture et en téléchargement.

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